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La Belgique attend de connaître le sexe de son Premier ministre

mardi, 29 novembre, 2011 - 12:02

La formation d'un gouvernement est en bonne voie, après plus de 530 jours de négociations, mais se heurte à un nouvel obstacle: le piètre niveau en néerlandais du probable futur premier ministre, Elio Di Rupo, pourrait compliquer la répartition des postes. Car la Constitution belge, qui consacre la parité entre francophones et Flamands au sein du gouvernement, prévoit aussi un Premier ministre "asexué" linguistiquement. Explications.

Un Premier ministre qui parle mal le néerlandais peut-il vraiment être asexué ? Pour un non-averti, le débat a de quoi laisser perplexe. C’est pourtant la très sérieuse question posée par les acteurs de la crise politique en Belgique, après que le "formateur" Elio Di Rupo a annoncé dimanche l’imminence d’un gouvernement.

Mais pourquoi diantre les Belges questionnent-ils la langue et le sexe de leur probable-futur Premier ministre! Derrière la bizarrerie des termes du débat, les enjeux sont on ne peut plus sérieux. Et conditionnent l’issue des négociations entre Wallons et Flamands, et la formation d’un gouvernement de consensus.

Elio Di Rupo, le formateur socialiste en quête de cet accord que la Belgique attend depuis plus de 500 jours, est l’acteur principal de cette pièce aux deux intrigues. La première, plus complexe qu’il n’y parait, concerne rien de moins que son niveau de langue. De néerlandais plus précisément. Car, problème, l’élève Elio a des lacunes.

Une "exception linguistique" pour Di Rupo?

Dans un pays où la question linguistique est au cœur de la crise politique, le bilinguisme tout relatif du potentiel Premier ministre fait jaser. Certains Flamands n’ont que peu gouté sa dernière conférence de presse, dimanche: Elio Di Rupo n’a pas fait ses devoirs, et son néerlandais ne progresse pas. Pourtant, il y met du sien, lui qui a confessé prendre des cours particuliers depuis plusieurs mois.

Elio Di Rupo a débuté (sa conférence de presse) en français pour poursuivre dans un martyr linguistique. Son néerlandais, vraiment bof. Un moment, il dit… 'on boit les dépenses', parce qu'il se trompe de verbe",

commente le chroniqueur politique, Michel Henrion.

Derrière le courroux flamand et les attaques personnelles, la question est de savoir si un Premier ministre qui ne parle pas l’une des deux langues du pays peut faire du bon boulot.

Jusqu’ici, il n’a jamais accordé d’interview sur une chaîne flamande. S’il devient Premier ministre, il faudra pourtant bien qu’il s’y plie. Et lorsqu’il faudra exécuter les mesures d’austérité et mettre en œuvre les accords institutionnels sur BHV (Bruxelles-Hal-Vilvorde, l'arrondissement au coeur des négociations, ndlr), il va devoir s’expliquer à la Chambre toutes les semaines",

avertit Isabel Albers, rédactrice en chef du quotidien flamand De Tijd.

"A budget de nécessité, Premier ministre de nécessité"

Di Rupo parle mal néerlandais, tous l’accordent. Mais l’obstacle ne semble pas insurmontable, et, de l’avis de beaucoup, la Belgique attend surtout de son Premier ministre qu’il soit bon, avant d’être bilingue. Dans son éditorial du jour, le grand quotidien francophone Le Soir monte au front, pour défendre le président du Parti socialiste et réclamer une "exception linguistique".

"Il fait partie – on en connaît tous – des impuissants linguistiques. Il ne fera pas mieux, il a 60 ans et objectivement d’autres chats à fouetter que de consacrer de nouvelles heures en cours particuliers", écrit le Soir. "Est-il normal et acceptable qu’un Premier ministre belge ne soit pas bilingue ? Non, nous sommes tous d’accord. Pas seulement par respect évident pour l’autre communauté mais pour être politiquement efficace, convaincant, pour défendre sa politique, expliquer."

Avant de conclure:

Pourquoi Di Rupo peut-il, lui, échapper à la règle ? Parce qu’à budget de nécessité, Premier ministre de nécessité."

Linguistique: le Premier ministre a-t-il un sexe?

L’argumentaire est assez largement partagé, y compris par les Flamands. Elio Di Rupo est d’ailleurs populaire en Flandre, où l’histoire de son ascension sociale et son image d’honnête homme plaît. Le baromètre de La Libre Belgique de septembre le place d’ailleurs en deuxième position parmi les personnalités politiques les plus populaires en Flandre, derrière Bart De Wever, le leader du parti indépendantiste flamand, la N-VA.

Ses partenaires politiques eux-mêmes n’y voient pas d’inconvénient, à l’image de Vincent Van Quickenborne, ministre Open Vld (parti libéral flamand) et âpre négociateur face à Di Rupo, qui soutient dans Le Soir que le formateur "peut s'améliorer mais il n'y a rien de grave" ajoutant "qu’en négociations, il n'a jamais eu besoin de traduction".

Alors pourquoi tergiverser? Parce qu’en Belgique, la langue d’un ministre définit son sexe. C’est la deuxième intrigue. Explications.

L'article 99 de la Constitution belge prévoit un gouvernement fédéral de 15 ministres maximum fondé sur la parité linguistique: 7 ministres francophones, et 7 ministres flamands. Autrement dit, le quinzième, en l’occurrence le Premier, doit être neutre linguistiquement. Ce que le jargon politique belge nomme "asexué". Un statut particulier que la Constitution établit, sans le rendre obligatoire:

Le Premier ministre éventuellement excepté, le conseil des ministres compte autant de ministres d’expression française que d’expression néerlandaise".

Neutralité

Jusque là tout va bien. Di Rupo pourrait être considéré comme un Premier ministre asexué. Mais son bilinguisme peu assuré fait dire le contraire à certains partis flamands, parmi lesquels le CD&V de Yves Leterme (parti démocrate chrétien flamand).

Selon eux, Di Rupo est en somme "trop" francophone pour être neutre, ils demandent donc qu’il soit considéré comme francophone et que l’équipe ministérielle soit réduite à 14 membres au total: 7 Flamands, et 7 francophones dont, Di Rupo.

Pourquoi un Premier ministre francophone ne pourrait pas être constitutionnellement "asexué" et neutre répondent les Wallons? Ce privilège ne saurait être réservé aux "Premiers" flamands, qui ont occupé ce poste sans interruption depuis 1979, à chaque fois en qualité d'asexué linguistique.

Que l'on soit germanophone, francophone, bruxellois, wallon ou flamand, un belge est un belge, il n'y a pas de raisons d'avoir des règles différentes!",

soutient André Flahaut (PS), actuel président de la Chambre.

Les négociations avancent

Le sexe du Premier ministre n’est donc pas établi, mais les négociations, elles, avancent. Au point d’envisager la formation d'un gouvernement d’ici quelques jours. Di Rupo et les négociateurs des six partis, mis sous pression par la dégradation, samedi, de la note de la Belgique par l’agence Standard & Poor’s, sont parvenu ce weekend à un accord sur les budgets 2012, 2013 et 2014, et sur des réformes structurelles (modèle social, emploi). Hier, c’est un projet d’accord sur l’asile et la politique de migration qui a été scellé.

"Nous avons été durs en négociations, mais nous serons loyaux au gouvernement", a déclaré le ministre Open Vld (Flandre), Vincent Van Quickenborne, qui voit déjà Di Rupo s’installer au 16 rue de la loi (le siège du cabinet du Premier ministre belge à Bruxelles).

Mais plus les négociations avanceront, plus la question de la composition paritaire du gouvernement deviendra prégnante. La Belgique devra alors choisir le sexe de son Premier ministre. L'intrigue reste entière.




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