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Khodorkovski : l’homme qui n’en finit pas de déranger Poutine

vendredi, 2 décembre, 2011 - 09:57

"Khodorkovski, ascension et chute", du réalisateur allemand Cyril Tuschi, est sorti cette semaine en Russie. Mais le film sur l'opposant et l'ennemi juré de Vladimir Poutine gêne le pouvoir : moins de 20 salles ne ne diffusent. A quelques jours des législatives, le Kremlin n'accepte aucune opposition. 

Même en prison, Khodorkovski, qui fut l'homme le plus riche de Russie, puis l'opposant et l'ennemi juré de Vladimir Poutine, avant d'être emprisonné jusqu'en 2017 dans des geôles sibériennes, continue de gêner le pouvoir russe. Le film documentaire du réalisateur allemand Cyril Tuschi sur le destin shakespirien de l'ex-oligarque sortait, en effet, hier dans les cinémas russes. Une sortie en catimini puisque seules 17 salles l'ont mis à l'affiche. Une "auto censure" manifeste des directeurs de cinéma déclarait au quotidien Kommersant Olga Papernaya, représentante de la société de distribution en Russie, qui dénonce la volonté de ne pas fâcher le pouvoir. 

Déjà lors de la Berlinale (Festival international de Berlin) Cyril Tuschi n'avait pas pu livrer la version qu'il voulait de son film : quelques jours avant la première, dans ses bureaux du centre de Berlin, quatre ordinateurs contentant les 111 minutes du film avaient été dérobés. Et quelques semaines auparavant, son disque dur disparaissait à Bali…

Un parfum de Guerre Froide qui a de quoi émoustiller les journalistes à quelques encablures de Check Point Charlie. La dernière version du film a pu être remontée à temps pour la projection, mais c’est peut être pour cela que Cyril Tuschi, 41 ans, donne l’impression de déborder encore d’idées, raconte des anecdotes sacrifiées au rythme du montage, propose des focus sur une partie de son immense enquête : cinq ans consacrés à tenter de lever le voile sur Mikhaïl Khodorkovski, un jour l’homme le plus riche de Russie, l’autre incarcéré en Sibérie, pour encore six années.

Le 20 février dernier, une banderole géante avait été affichée à proximité du Kremlin pour demander un échange de prisonnier : Khodorkovski contre Poutine.

Une coïncidence ? Si Cyril Tuschi souhaitait attirer l’attention des médias sur l’ancien oligarque déjà oublié dans les geôles sibériennes, il a réussi son coup. Son film a été projeté le jour où Natalia Vassilieva, l’assistante du juge Viktor Danikline, qui a confirmé la peine 14 ans de prison pour Khodorkovski, a dénoncé un procès sous contrôle politique. Rencontre avec un cinéaste engagé.

Comment avez vous eu l’idée de tourner un film sur Khodorkovski?

Au départ, je ne suis pas journaliste, j’avais donc peu entendu parler de lui. Tout a commencé par un festival de cinéma en Sibérie, où je présentais un film de fiction. Le festival était étonnamment fastueux, avec un prix de 50 000 euros, – que je n’ai malheureusement pas gagné !-, je me suis demandé d’où venaient les fonds. On m’a répondu : et encore, ce n’est rien!

Depuis que Khodorkovski est en prison, il ne nous reste plus grand chose ! C’est la première fois que j’ai entendu de parler de lui et du groupe pétrolier Ioukos. Ma première pensée a été que je tenais un scénario de fiction.

J’ai même commencé à écrire un synopsis, mais lorsque je suis retourné en Russie pour les recherches, j’ai réalisé qu’au regard de ce qui s’était réellement passé, toutes mes idées était trop faibles. Khodorkovski a vraiment un destin shakespearien : il est parti de peu, s’est élevé au sommet, puis il a vu se profiler son arrestation, et malgré une possibilité d’exil, est rentré en Russie, et a été envoyé en Sibérie. Il a enchaîné le plus haut et le plus bas, et son histoire se mêle à celle de la Russie, de la transition du communisme vers l’économie de marché, en passant par la politique et la corruption.

Dans votre film, vous sous-entendez que Khodorkovski a été arrêté parce qu’il avait l’intention de vendre des parts de Ioukos aux Etats-Unis…

Je n’ai pas pu parler à des responsables de l’industrie pétrolière américaine, ni à Vladimir Poutine ou Igor Sechin (le magnat de l’énergie russe suspecté d’avoir organisé l’arrestation de son rival). Mais il semble qu’il n’y ait pas une seule raison… plutôt une bonne douzaine.

…Dont la volonté de faire un exemple

Briser un oligarque, un de ceux qui avait contribué à implanter le capitalisme en Russie, de façon à se prémunir des autres, oui. Mais un bras de fer entre 'machos' est aussi possible : c’est la thèse que défendent dans le film l’ancien ministre de l’économie Yevgeny Saburov et l’ancien Chancelier allemand Gehrard Schröder.

Quand Khodorkovski est rentré en Russie en 2003, il savait pertinemment qu’il allait être arrêté. J’y suis allé les yeux grands ouverts, a-t-il dit. Il dit aussi dans une lettre qu’il ne voulait pas abandonner son collègue Platon Leonidowitsch Lebedew, qu’il considérait comme pris en otage. Il ne voulait pas perdre son honneur.

Vous avez travaillé 5 ans sur ce film, avez accumulé 180 heures de rush et interviewé près de 70 personnes… Comment avez-vous vécu ce travail d’enquête ?

Sur le plan émotionnel, c’est très compliqué, cette durée. J’aimerais beaucoup faire des formats courts : début lundi, une semaine, le dimanche fini. Génial ! Mais je n’y arrive pas du tout. Je suis toujours impressionné quand les journalistes parviennent à une bonne qualité d’information, avec leurs délais très courts. Par certains aspects, mon film ressemble à une enquête journalistique : je montre mon travail de recherche, j’ai tenu un journal vidéo, j’interviewe par Skype certains personnages, ceux qui sont sur la liste d’Interpol…

La liste d’interpol ?

Nombre de personnes que j’ai filmé, en particulier les anciens dirigeants de Ioukos sont fichés par Interpol. Ils peuvent circuler seulement dans certains pays : Israël, Londres, et les Etats-Unis. C’est très opaque. Je me demande, pourquoi Londres, par exemple, si l’Allemagne ne les accueille pas… Beaucoup ne pouvaient pas être présents pour la première du film.

Considérez-vous que vous avez fait un film à charge ?

Je préfère parler d'essai cinématographique. Pour moi, si on veut parler de la Russie, c’est important de faire le détour par la littérature, par exemple, ou l’art. Attention, le fait d’être un artiste n’interdit pas de défendre une position. Mais les artistes travaillent avec la distance de l’humanité, et pas en surface, là où les certitudes affleurent.

Pendant le film, j’avais tout le temps peur de fermer une porte, de donner une interprétation monodimensionnelle de Khodorkovski. J’ai monté les images comme je les ai vues, comme j’ai senti les choses. C’est ce qui est normal, humain, et ce que je veux qui ressorte de mon film. Des questions. Des questions salutaires, parfois.

Par exemple, pourquoi Khodorkowski donne toujours de lui-même une image de calme et extrêmement concentrée?

Ce sourire de sphinx flotte tout le long de votre film…

Oui, et justement : c’est une façade. On dit qu’un tiers des supports de Khodorkovski sont des néo-libéraux, un autre tiers, des défenseurs des droits de l’homme, et le dernier tiers le soutien du fait de son physique et de sa placidité! Dans les conditions où il se trouve, s’il montre ne serait-ce qu’un peu de faiblesse, il se rend vulnérable.

Lorsqu’il a appris en 2008 que son ancien associé Vasily Aleksanian avait contracté le sida, qu’il était gravement malade, et qu’on ne lui donnait aucun traitement parce qu’il refusait de signer des allégations contre lui, il a fondu en larmes. Et son premier souci a immédiatement été d’écarter les photographes. Il est très conscient du fait qu’il doit contrôler ses émotions, en tout cas dans la prison.

Comment tourner un film sur quelqu’un que vous ne pouviez pas rencontrer, une sorte de point aveugle ?

Cette absence était aussi une motivation. Pendant les interviews, de nombreux protagonistes parlaient de lui au passé, comme s’il était déjà mort. Je ne m’étais jamais imaginé que je le verrais en chair et en os. Bien sûr, j’aurais fait le film sans avoir l’interview de lui.

Mais une fois que je l’ai obtenue, par un concours de circonstances inouï, je me suis dit: là, tu tiens vraiment quelque chose, tu ne peux plus revenir en arrière. Cela s’est passé le jour où la ministre de la justice allemande était à Moscou. Elle a eu le droit de lui parler deux minutes, et je me suis dit qu’il n’était peut être pas si inatteignable. On a fait une demande par écrit, j’ai eu une réponse positive le lendemain, au débotté. Je n’avais pas de caméraman, j’ai du filmer moi même en me débrouillant pour faire la netteté sur son visage et non pas sur la vitre de sa cage en verre…

Avez-vous eu l’impression que les gens avaient peur de vous parler ?

Pour moi, dès le début, la peur était un thème en soi. J’ai réfléchi à en faire le sujet du film. En Russie, les riches ont peur de perdre leur argent, les puissants ont peur de perdre leur pouvoir, ceux d’en bas ont peur de ne pas parvenir à s’élever dans la société, certains ont peur de perdre leur travail s’ils parlent… Moi, j’ai peur, parce que je ne connais pas le coin où je me ballade pour filmer…

La première question qu’on me posait tout le temps, c’était : qui te paye ? Pourquoi l’Allemagne s’intéresse à Khodorkovski? Les gens n’arrivaient pas à comprendre que je faisais un film à petit budget, par intérêt (NDLR : Le film a coûté 400 000 euros, un budget honnête pour un documentaire, pour cinq ans de travail). J’ai réalisé aussi la chance que j’ai, ici, en Allemagne. Je n’ai pas peur de la police, je me sens en sécurité…Enfin, jusqu'au cambriolage…

Comment analysez-vous ce cambriolage ?

Je ne sais pas, j’espère que ce sont des fans de Mac, mais quand même, deux fois de suite! De nombreux amis russes m’ont mis en garde contre FSB (actuel KGB). On m’a dit que je devais le prendre au sérieux, et l’interpréter comme un signe. Ce genre de menace est diffus, jusqu'au jour elle se concrétise. Certains m’ont conseillé de demander une protection rapprochée aux Services fédéraux (Bundesnachrichtendienst).


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