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La tolérance néerlandaise laminée par l’ordre moral

lundi, 19 décembre, 2011 - 15:24

La tolérance néerlandaise est mise à mal par les coups de boutoir des populistes. L'heure n'est plus à la remise en cause de l'ordre moral, bien au contraire.

Le modèle néerlandais de tolérance et d’ouverture aux autres vacille. L'image d'Amsterdam, capitale du haschisch, des gays et du multiculturalisme bon enfant s'est ternie. Les attaques de populistes hargneux plongent le pays dans un repli sur soi frileux.

Au-delà des clichés simplificateurs, il faut bien admettre que le "modèle des polders" – du nom de ces terres "arrachées à la mer" – craque de partout. Mais un examen un peu approfondi de la situation du pays et de son développement à travers les siècles offre une image beaucoup plus complexe des réalités historiques, sociales et culturelles de ce peuple dynamique.

L’identité introuvable

Les Néerlandais sont aujourd'hui en quête d'identité. Après avoir promu ce modèle de tolérance admiré par le monde entier, le pays semble en proie à de profondes angoisses face aux différentes composantes nationales et aux perspectives d’un futur économique assombri.

La princesse Maxima, la future reine des Pays-Bas, affirmait, en 2007, "n’avoir toujours pas découvert ce qu’était l’identité néerlandaise". Dans son dernier essai, Maarten van Rossem, célèbre historien néerlandais, se demande "Qui sommes-nous" (Wie zijn wij ?, Nieuwe Amsterdam, 2011). Et il décrit un "passé hétérogène" du pays pour conclure que l’identité néerlandaise est, en réalité, multiple et multiculturelle.

Les Pays-Bas se sont construits à partir de la "République des Sept Pays-Bas Réunis". Une République protestante, de ce calvinisme rigoriste qui survit aujourd’hui dans la Bijbel Gordel – la Ceinture de la Bible. Une République rejointe ensuite par d’autres provinces catholiques: le Limbourg et le Brabant. Les provinces belges ont, elles, été ajoutées à l’ensemble après les guerres napoléoniennes avant de prendre leur indépendance en 1831.

Une mosaïque communautaire

Cette construction particulière de la société néerlandaise a eu deux conséquences qui joueront un rôle prépondérant dans le "modèle néerlandais": d’abord, un respect absolu de la liberté religieuse et de la liberté d’expression. C’est ce respect qui attirera non seulement les riches protestants d’Anvers ou de Paris, les Juifs d’Espagne ou du Portugal, mais aussi les philosophes français comme René Descartes ou "maranes" comme Spinoza.

L’autre conséquence de cette construction hétéroclite est la "pilarisation" de la société. Chaque communauté religieuse – calviniste, luthérienne, catholique, juive, etc. – vit en vase clos. On naît dans une maison catholique ; on est baptisé à l’église catholique ; on fréquente l’école catholique ; on est affilié à un syndicat catholique ; on vote pour un parti catholique ; on achète ses produits chez le commerçant catholique et on est enterré dans un cimetière catholique.

Cette fragmentation de la société en "piliers" (zuilen, en néerlandais) s’accentuera encore au XIXe siècle avec l’apparition des mouvements libéraux et socialistes. Mais, si on a peu de contact avec les autres communautés, on les respecte et on les tolère. La Belgique a connu le même type de construction sociale, à laquelle s’ajoutent en prime les problèmes linguistiques et communautaires.

Ce sont ces deux principes fondateurs – liberté religieuse et d’expression et pilarisation – qui ont permis à cette société basée sur des communautés aux croyances différentes de prospérer. Mais la montée de l’individualisme de l’après-guerre et la découverte par la génération des années 1960 des réalités de l’occupation allemande, engendreront une "dépilarisation" de la société et un rejet de toute autorité.

Mythe de la "souffrance nationale" sous l'occupation

La commémoration de la fin de la deuxième guerre mondiale, le "Bevrijdingsdag", tombe le 5 mai. C’est le jour férié le plus important après le jour de la reine et les Néerlandais ne manquent pas de rappeler les terribles souffrances endurées par la population pendant la terrible occupation allemande.

Il est vrai que la population a été mise à rude épreuve. Le "grand-frère germain" a enrôlé de force des centaines de milliers de travailleurs Néerlandais, déportés dans les usines allemandes. Il est vrai aussi que les privations ont été nombreuses.

Mais, derrière ce mythe de la souffrance nationale, soigneusement entretenu par les autorités après-guerre, une réalité nettement moins avouable a commencé à percer au fur et à mesure que les historiens se sont penchés sur les archives et les témoignages des survivants.

Record européen de l’extermination des Juifs

Les Pays-Bas étaient l’un des pays d’Europe les plus tolérants envers les Juifs. Dès 1796, la République batave déclarait que les Juifs étaient des citoyens appartenant à la nation. Pourtant, lors de l’occupation allemande, les autorités et les chemins de fer néerlandais allaient collaborer à l’extermination des Juifs avec une redoutable efficacité: 75 % des 140.000 Juifs que comptait le royaume en 1939 ne reviendraient pas des camps de la mort. Des 107.000 qui furent déportés dans divers camps – Auschwitz, Teresiënstadt, Sobibor, etc. – seuls 5.000 survécurent. C'est le taux le plus élevé en Europe de Juifs exterminés par rapport à la population.

Le NSB (Nationale Sociale Beweging), mouvementi nazi néerlandais, a compté 50.000 membres en 1936 et jusqu’à 101.000 en 1943, sous l’occupation allemande. Anton Mussert, son fondateur, avait, bien avant le déclenchement de la guerre, de nombreux contacts avec Mussolini en personne et avec de hauts dignitaires nazis.

Son rêve était de rassembler la Belgique et les Pays-Bas dans une "Grande Nerderlande", alliée des Allemands. Rêve partagé par Staf de Clercq, le "fuhrer" du VNV (Vlaams National Verbond), parti nationaliste flamand. Mais, les nazis allemands ont toujours eu une attitude ambiguë face à ce qu’ils considéraient soit comme un allié mineur, soit comme un pays occupé.

De nombreux néerlandais se sont engagés dans la Waffen SS: le chiffre officiel est de 22.000, mais beaucoup de sources considèrent qu’il est sous-estimé. Le cinéaste Joost Seelen, auteur du documentaire "Zwarte Soldaten" (Soldats Noirs, NDLR) en a identifiés 23.000 lors de ses recherches, mais certaines sources citent le nombre de 26.500. A titre de comparaison, le nombre des volontaires français de la SS est estimé à environ 8.000 pour une population de 39 millions d’habitants alors que les Pays-Bas n’atteignaient pas les 9 millions…

La perte de l’innocence 

La génération qui a survécu à la guerre s’est enfermée dans un silence gêné par rapport à ces événements. Mais la génération suivante allait considérer la guerre et le comportement de ses parents comme la référence morale absolue.

Cette génération est celle de mai 68 en France et des "Provo" aux Pays-Bas. Né en 1965, son nom est l’abrégé de "Provocatie" (provocation). Un mouvement inspiré de l’anarchie non-violente qui rejetait de manière ludique toute autorité et tout obstacle à la liberté personnelle. Les provos prônaient la destruction du capitalisme et… sont, notamment, les pionniers du véhicule partagé puisque dès juillet 1965, ils proposaient les "witte fietsen", les vélos blancs à usage gratuit afin de lutter contre la société du "monstre automobile".

Fasciste : l’arme de destruction absolue

Le mot "fasciste" est ainsi devenu l’insulte suprême et était appliqué à tout ce qui portait un uniforme ou portait un semblant d’autorité. Une arme de destruction absolue contre toute velléité de remise en ordre.

Le tutoiement était de rigueur y compris à l’école où les écoliers appelaient les professeurs par leur prénom. La révolution sexuelle était à l’ordre du jour avec des lobbies homos et lesbiennes toujours plus puissants. La prostitution devenait un métier comme un autre, avec sécurité sociale et fiscalité à l’appui. La drogue devenait un moyen d’explorer d’autres sensations, de mener d’autres expériences.

Cette contestation prenait parfois des formes insolites comme "Fuck the Rules, Watch the Traffic", une rébellion contre le code de la route qui incitait ses partisans à brûler les feux rouges, à rouler à tombeau ouvert et à prendre les ronds-points à contre-sens…

Le meilleur des mondes revisités par les populistes

Au nom du consensus et du respect de la liberté d’autrui, les autorités néerlandaises ont formalisé ce rejet de l’autorité et cette valorisation de la liberté individuelle dans une législation d’une souplesse inédite en Europe.

Amsterdam a limogé les contrôleurs de ses transports publics. Des coffee shops ont poussé comme des champignons hallucinogènes sur tout le territoire et les touristes à la recherche de relations tarifées décomplexées ont envahi les "districts rouges" d’Amsterdam. Cette dernière devenait dans la foulée la "capitale gay mondiale". Les jeunes qui ne voulaient plus payer de loyer squattaient joyeusement les nombreux bâtiments laissés à l’abandon par la spéculation immobilière.

Le meilleur des mondes ? Pas si sûr. Car, dissimulés derrière l’image d’Epinal d'une société consensuelle entretenue par une classe politique isolée dans sa tour d’ivoire, les problèmes du citoyen néerlandais moyen ne trouvaient plus de canaux d’expression.

Les populistes se sont emparés de cet espace négligé par les politiciens professionnels. Avec un succès dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences.
 




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