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Lucia Etxebarria arrête d'écrire pour protester contre le piratage

ANDERSEN ULF/SIPA

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23.12.2011 | 13:50

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L’auteur de "Beatriz et les corps célestes" a décidé de ne plus écrire pour dénoncer le téléchargement illégal de ses œuvres. Les copies piratées de son dernier roman serait supérieures aux exemplaires vendus. Elle répond aux questions de MyEurop.

Étant donné que j’ai constaté aujourd’hui qu’on a téléchargé plus d’exemplaires illégaux de mon roman qu’on en a achetés, j’annonce officiellement que je ne publierai plus de livres pendant un long moment. Du moins pas tant que cette situation n’aura pas été réglée d’une façon ou d’une autre. Je n’ai pas envie de passer trois ans à travailler comme une bête de somme ['como una negra'] pour ça. Si je veux offrir des romans, je ferai des copies pour mes amis, à la Sébastien Venable*.

C’est par ces mots publiés sur sa page de Facebook que Lucía Etxebarria, auteur de romans plusieurs fois récompensés en Espagne, comme Beatriz et les corps célestes (1998) ou encore Un miracle en équilibre (2004), est devenue "trending topic" [un "sujet tendance"] sur Twitter lundi 19 décembre.

Les propos de l’écrivain valencienne ont suscité un vif débat sur le web, entre partisans de la liberté absolue des internautes et ceux qui défendent la propriété intellectuelle.

Le même débat, encore et toujours, depuis qu’en novembre 2009, le Gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero a présenté le projet de ce qui allait devenir la Loi dite Sinde, l’équivalent espagnol de l’Hadopi. Cette loi permet le retrait de contenus protégés par les droits d’auteur ou l’interruption de services d’un site de téléchargements illégaux - que le serveur soit logé en Espagne, ou pas. Une autorisation judiciaire préalable est requise.

"Refroidir la patate chaude"

Une fois la loi votée, en février 2011, grâce à son inclusion dans un texte plus vaste appelé "loi d’économie durable", restait à adopter son décret d’application. pour ne pas s’attirer les foudres de la communauté Internet, le candidat socialiste aux législatives, Alfredo Pérez Rubalcaba, a jugé bon de repousser l’adoption du décret après les élections du 20 novembre.

La gauche laminée par le Parti Populaire de Mariano Rajoy, investi premier ministre cette semaine, le coût politique de l’approbation du décret d’application de l’Hadopi espagnole ne devait plus avoir grande importance pour les socialistes. Et pourtant… coup de tonnerre le 2 décembre dernier: alors que l’adoption du décret était à l’ordre du jour de l’avant-dernier conseil des ministres de l’ère Zapatero, le premier ministre socialiste décide de ne pas se mouiller et de passer cette patate chaude à son successeur.

Le nouveau ministre de l’Education, la Culture et le Sport, le sociologue José Ignacio Wert, a déclaré jeudi au moment du transfert de pouvoirs, qu’il essayera de "refroidir la patate chaude" de la loi Sinde et qu’il défendra la propriété intellectuelle.

En attendant, Lucía Etxebarria, manifestement affectée par l’hostilité de certains internautes, n’est pourtant pas revenue sur ses propos.

Coup de pub pour certains, décision louable pour d’autres, son annonce a relancé une polémique qui reste vive dans la plupart des pays d’Europe. Elle répond aux questions de MyEurop:

De nombreux internautes ont réagi de façon négative à votre décision de laisser tomber l’écriture pour protester contre le piratage. Comment se sent-on face à l’hostilité de personnes qui, pourtant, aiment et profitent de ses livres ?

Ça ne s’est pas passé comme ça. La semaine même où j’ai reçu des insultes sur Internet, j’ai présenté en public mon dernier livre, à Madrid et à Barcelone. Environ deux cents personnes ont assisté à chacune de ces séances, et personne ne m’a insultée. Peut-être, après ce que j’ai dit, mes lecteurs se rendront-ils vraiment compte de ce que signifie pour moi le fait qu’ils téléchargent un livre ; peut-être cesseront-ils de le faire, pour certains d’entre eux au moins. Ceux qui m’insultent n’ont jamais été mes lecteurs.

D’aucuns vous accusent de ne pas avoir de réelle vocation puisque vous décidez d’arrêter d’écrire à cause des téléchargements illégaux alors que vous avez gagné des prix bien rétribués comme ceux de Primavera ou Planeta**.Que leur répondez-vous ?

Franchement, l’idée d’un art bohème et libre, soumis ni aux mécènes ni aux subventions, ni aux lois du marché, est extrêmement bourgeoise. Elle part du principe que tu dois être millionnaire et que tu n’as pas à t’inquiéter pour [trouver de quoi] vivre, que ton mari ou tes parents te le paieront. Si celui qui te paie est l’Etat, alors il faut que tu écrives des choses complaisantes à l’égard du pouvoir.

La seule façon d’être libre pour un artiste, c’est qu’on lui paye dignement son œuvre. Sinon, il dépendre des papa-maman, mari, ex-mari, ou de l’Etat.

Comment expliquer le fait que les Espagnols figurent parmi les occidentaux les plus consommateurs de copies piratées (notamment musicales)?

Premièrement, c’est à cause du vide légal. Deuxièmement, nos affaires de corruption sont disproportionnées par rapport au reste de l’Europe, il n’y a qu’à voir ce qu’a fait le genre du roi : détourner 17 millions d’euros de fonds publics… Et ils continuent de montrer [le gendre] sur la carte de vœux (officielle) de Noël ! [Les activités du gendre sont toujours sous le coup d'une enquête mais il n'a pas été mis en examen pour l'instant, ndlr].

L’Espagnol croit que copier aux examens, mentir dans les curriculums vitae, s’enrichir en volant et en détournant de l’argent, sont non seulement des actes normaux mais en plus louables.

Comment expliquez-vous que José Luis Zapatero ait renoncé à appliquer la loi Sinde ?

Il a cédé aux pressions des opérateurs téléphoniques qui, du reste, nous font payer l’ADSL le plus cher d’Europe.

Quel est le meilleur système: celui qui pénalise l’internaute, comme en France, ou celui qui pénalise le site Internet de téléchargements illégaux ?

Un mélange des deux, mais en donnant la priorité à la pénalisation des sites Internet. Et plus particulièrement, des entreprises qui publient de la publicité sur ces sites et qui sont facilement localisables.

Dans une interview à The Guardian, vous avez dit que vous seriez prête à vendre vos livres en France où il y existe un cadre légal protecteur pour les auteurs. Pourtant, dans ce pays, de nombreux auteurs estiment que la lutte contre le piratage est vaine et plaident pour la mise en place d'une taxe sur les abonnements Internet redistribuée aux artistes.

Il me semble que "les justes paieraient pour les pécheurs [les coupables]", comme on dit ici. Moi j’ai Internet et je ne télécharge rien. Si on me faisait payer une taxe, je commencerais à télécharger immédiatement. Ça ressemble presque à de l’incitation au délit.

Deuxièmement, comment répartit-on [les recettes de] la taxe ? On va payer la même chose à Michel Houellebecq et à Periquito Pérez, obscur écrivain de Nantes ? Cela me semble une idée inapplicable dans la pratique, de celles que nous appelons ici une idée "pérégrine" (saugrenue).
 


*Sebastian Venable est le héros d'un film de la fin des années 1950, "Soudain l'été dernier". Il avait été tué par des cannibales. Lucía explique que: "Sebastian Venable était un millionnaire qui vivait de l'argent de sa mère et écrivait un livre une fois par an qu'il n'offrait qu'à ses amis. Il y a beaucoup de gens qui font ça.

** Le Planeta prize, remporté par Lucia Etxebarria en 2004, est doté de 601.000 euros ; le Primavera prize, de 200.000 euros





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