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KLM et Facebook, un aller-retour discrimination comprise

vendredi, 6 janvier, 2012 - 15:11

La frontière entre réel et virtuel s'estompe. Des entreprises en jouent et tentent d'en tirer profit. KLM offre de choisir son compagnon de voyage, une chaîne d'ameublement réserve ses parkings à ses fans Facebook... Que deviennent la tolérance et la diversité dans un monde formaté par nos contacts sur les médias sociaux ?

Vous ne désirez pas voyager aux côtés d'un passager obèse?  Les papys qui toussent et les gamins amateurs de consoles de jeux ne sont pas votre tasse de thé? Par contre, cette jolie blonde au décolleté abyssal ne vous dégoûte pas complètement?

J'exagère? A peine. Sur KLM, les voyageurs pourront prochainement choisir grâce à l'application "Meet & Seat" leur compagnon de voyage. Le site taïwanais NMA.tv, a réalisé une animation vidéo sensée expliquer le dispositif. Elle ne fait pas dans la dentelle: un passager blanc, mâle, la trentaine refuse de voyager avec les deux hommes barbus que lui présente d'abord l'employée de la compagnie. Mais il acquiesce immédiatement lorsque l'hôtesse lui propose le profil Facebook d'une belle blonde… 

Rencontre au sommet dans les toilettes

Ils se rejoignent par la suite dans les toilettes de l'avion. Toilettes dont les tremblements de la porte laissent deviner une activité intérieure intense, ébats confirmés par les traces de rouge à lèvres dont l'heureux élu est littéralement couvert. Et lorsque la passagère le décore d'un badge du "Mileage Club", elle le fait dans une position de dos parfaitement suggestive…

Il est vrai que, selon un sondage réalisé pour le Times, 45% des passagers flirteraient en avion. Mais au delà de ces fantasmes à haute altitude, si les médias ont largement couvert aux Pays-Bas et en Belgique cette nouvelle possibilité de choisir son compagnon / sa compagne de voyage, peu d'entre eux ont souligné le potentiel discriminatoire d'une telle démarche commerciale. 

En France, interrogée par Europe1, la vice-présidente du Mrap, Renée le Mignot, n'écarte pas le risque qu'un passager "refuse de s'asseoir à côté d'une personne de couleur. J'espère que cela ne se produira pas, mais cela peut être un risque".

Certes, il faut bien l'admettre, traverser le Pacifique en compagnie d'une bande de gamins hurleurs ou d'une personne qui radote pendant les quelques sept heures que dure le vole Dubaï-Kuala Lumpur n'a rien d'une sinécure. Mais pouvoir éloigner systématiquement toute personne sur base d'une simple photo de profil Facebook ou LinkedIn relève de la discrimination. A quand les avions réservés aux Noirs, aux Blancs, aux personnes de plus de 110 kilos ou de 65 ans ?

Une bimbo, sinon rien

Et puis, si les passagers masculins choisissent leurs voisines de siège sur base de critères sexistes, n'est-ce pas la porte ouverte au harcèlement ? Ou tout au moins à un nouveau darwinisme basé sur le profil Facebook ou LinkedIn? Le délit de sale gueule à rebours: si tu n'as pas un physique de Star Ac' ou un bonnet 112 D, tu dégages ? Est-ce le rôle d'une compagnie aérienne de supplanter les sites de rencontres ?

Les réseaux sociaux facilitent singulièrement le filtrage de nos relations : on se lie avec les gens qui pensent comme nous, s'habillent comme nous, mangent comme nous… N'y a-t-il pas là une perte de richesse ? Les gourous des réseaux comme Seth Godin voient dans les "nouvelles tribus" l'organisation sociale de demain. Les êtres humains s'assemblent non plus selon des critères purement sociaux, mais selon les affinités. Ils se liguent temporairement en groupes d'intérêt qui exercent un lobbying sur les autorités ou les entreprises. Mais c'est aussi un terreau favorable pour le communautarisme, voire le sectarisme le plus obtus.

Retirer les passagers de votre liste d’amis?

Sur les réseaux sociaux nous pouvons choisir d'un clic nos "amis" : autant de personnes que nous ne rencontrerons peut-être jamais hors de la toile, mais qui "like" nos clips vidéos ou nos blagues idiotes, qui échangent avec nous des images "cool"ou demandent notre aide pour acquérir une nouvelle vache virtuelle pour leur ferme en ligne…

Mais dans la "vraie vie", le hasard des rencontres privées comme professionnelles, nous exposent à des contacts avec des barbus qui aiment la country music alors que nous ne supportons pas même la photo de Dolly Parton. Ou, pire, à des enfants au regard littéralement vissé sur leur iPad ou des papys qui, pendant toute la séance de cinéma, se goinfrent d'arachides auxquelles nous sommes allergiques.

Et ici, nous ne pouvons pas d'un clic rageur les biffer de nos vies comme nous le faisons de ces facebookiens qui ont eu le malheur de nous contredire sur notre "mur" !

Alors, est-il vraiment sage de transposer ce fonctionnement virtuel dans la vie sociale?

Frontière floue entre réel et virtuel

La frontière entre Internet et la vie courante s'estompe de plus en plus et des entreprises ont compris tout le parti qu'elles pouvaient en tirer. En Flandre, la chaîne de magasins de meubles Heylen communique intensivement sur sa page Facebook: nouvelles offres ou réductions réservées aux fans, articles de décoration, actions contre la faim en Afrique sponsorisées par la firme… Facebook et Twitter sont également sur le bon de commande. Les fans peuvent photographier leur meuble préféré et le poster sur la page Facebook de l'entreprise : ils participent ainsi à un concours et peuvent gagner des bons d'achat.

Mais là où l'entreprise belge a fait fort, c'est sur son parking : pour la première fois en Europe, trois places de parking de ses magasins sont réservées, non pas aux handicapés, mais aux inscrits de sa page Facebook. Et cela marche : la vidéo crée le buzz sur Internet et le parking devra sans doute s'agrandir dans les prochaines semaines. 

La fin de la diversité ?

Ticket Master a, pour sa part, enrichi sa panoplie de services de réservation d'une application qui permet de voir quels sont les amis Facebook qui assistent au même concert. Il suffit de se connecter au site avec son compte Facebook pour repérer sur la carte de la salle de spectacle où sont placés vos amis. Vous pouvez aussi "marquer" votre propre place afin que vos amis vous repèrent et vous rejoignent.

Bien sûr, c'est toujours mieux de retrouver ses amis plutôt que son ex avec qui on a une relation orageuse ou un harceleur qui vous poursuit de ses délires. Mais combien d'entre nous sont nés des suites de rencontres impromptues entre parfaits inconnus lors d'un spectacle ou d'une soirée? Et combien de projets sont nés de la rencontre improbable de personnes totalement différentes?

Cette course perpétuelle à l'affinité, à la ressemblance risque non seulement de tuer l'idée même de tolérance, mais surtout d'appauvrir une société qui cultive déjà la peur de la diversité… 


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