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Quand les Arméniens d'Anatolie sortent de l'ombre

Archives - Génocide arménien, Turquie, 1915 / AP/SIPA

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23.01.2012 | 18:40

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Le Sénat français vient de voter la pénalisation de la négation du génocide arménien. En Turquie, reconquérir son "arménité" demeure compliqué. Certains, comme Miran Pirgic Gültekin, ont décidé de reprendre leur nom d’origine. Reportage à Istanbul et en Anatolie.

Miran Pirgic Gültekin n’y va pas par quatre chemins. Alors qu’en Turquie, le débat déchaine les passions, il reconnait soutenir le projet de loi débattu en France, qui prévoit de pénaliser la négation des génocides, en particulier celui du génocide arménien de 1915. "Qu’on en finisse avec cette histoire et surtout qu’on arrête de nier la vérité", lance-t-il sans ambages.

Faire revivre l’Arménie, à Istanbul aussi

Rechercher la vérité est devenu un but en soi pour cet homme de 52 ans qui s’est fait connaitre en en changeant d’identité. Né en 1960 dans la région de Tunceli (ex-Dersim, dans l’est de la Turquie) sous le nom de Selahattin Gültekin et de religion musulmane, il est devenu en 2010, après six mois de bataille juridique, Miran Pirgiç Gültekin, de confession chrétienne. Lors d’une visite dans sa région natale, en juillet 2011, il n’hésitait pas à exhiber fièrement sa nouvelle carte d’identité à ceux qui n’en croyaient pas leurs oreilles. "Si, je t’assure, toi aussi tu peux le faire", expliquait-t-il en riant, tout en distribuant, au gré de ses ballades, des exemplaires d’un journal dédié aux Arméniens de Dersim.

Cet homme, que ses amis disent un peu "fou", n’a pas seulement changé d’identité. Il a créé une association (Dersim ermenileri Derneği) qui compte aujourd’hui près d’une centaine de membres et a fait des petits. On dénombre désormais à Istanbul une association d’Arméniens de Batman, une autre de Sason, deux localités de l’est de la Turquie.

"Nous avions comme règle de ne jamais en parler"

L’existence de telles associations a longtemps été inimaginable dans une Turquie où la population chrétienne (arménienne et grecque) n’a cessé de fondre comme neige au soleil, à la suite du génocide de 1915, des nombreuses crises chypriotes et d’une intense politique d’assimilation.

Sur 72 millions d’habitants, le pays compte désormais à peine 100.000 chrétiens. "Dans notre quartier de Dersim, nous avons toujours su que nous étions arméniens", explique Miran.

Nos voisins aussi le savaient car, enfants, lorsque nous jouions au foot, ils nous le rappelaient, par des petites insultes et des remarques. Nous, en revanche, nous avions comme règle de ne jamais en parler. A la fin des années 1930, mes grands parents ont changé d’identité, ils ont pris des prénoms à consonance turque. Mon grand père Garabet est devenu Hüseyin. Et ils sont devenus alévis" (branche hétérodoxe de l’islam, majoritaire dans la région de Tunceli, ndlr).

Aujourd’hui, grâce à Miran et à son action sur le terrain, la région kurde de Tunceli cache de moins en moins son identité arménienne. Les massacres d’Arméniens y furent moins systématiques, en 1915, que dans les régions avoisinantes (même si de nombreux Arméniens furent jetés des falaises de la vallée de Munzur). Cette localité, kurde alévie, enclavée et longtemps rebelle au pouvoir central d’Ankara, fut bombardée et reprise en main en 1937-1938. "Les arméniens de Dersim y ont donc été tués deux fois", analyse Miran Gultekin.

"Ne plus se renier"

Aujourd’hui, il suffit de se promener dans cette région traversée par la rivière sacrée de Munzur pour trouver les traces de ce passé chrétien. Ainsi, le village de Mazgirt est reconnaissable aux ruines d’une église arménienne et à son tombeau récemment rénové, au pied duquel un groupe de danse folklorique venu de l’Arménie voisine a donné un spectacle l’été dernier.

Ce même soir, sur la place du village, un homme à la grosse moustache, dénommé Ali, haranguait Miran. "Avant les événements de 1915, tout ce village était à nous", explique-t-il.

Tout le monde sait que je suis arménien, même la gendarmerie, mais quelle hypocrisie, personne ne m’autorise à l’être. Je ne connais ni l’histoire de ma famille, ni le nom de mes ancêtres, ni leur religion, ni leur culture".

C’est justement pour "aider les 'crypto-arméniens' de ce pays à ne plus se renier" que Miran Gultekin a créé son association. Cet homme au visage long et carré avoue avoir pris cette décision à la suite du meurtre du journaliste Hrant Dink, en 2007. "Je me suis dit que fallait non seulement ne plus se cacher mais s’organiser". Un tel message a toutefois eu du mal à passer auprès de ces Arméniens d’Anatolie, qui durant des décennies ont subi la politique d’assimilation.

La Turquie se réveille

"Tout le monde ne peut suivre son exemple", explique une mère de famille croisée sur les bords de la rivière Munzur, à Tunceli. Arménienne dans son village -elle se fait appeler Hatun-, elle préfère le nom turc de Birgul, dans son travail, à Istanbul.

Peut-être qu’en suivant son exemple, rien ne nous arriverait, mais personne ne peut nous l’assurer. Son acte est beau mais tellement fou. Moi, je ne suis pas prête à changer d’identité mais j’ose acheter Agos (journal arménien) une fois par semaine ! C’est un début, non ?"

Quant à la communauté arménienne d’Istanbul, qui compte 60.000 membres, elle a elle aussi été chamboulée par l’expérience et l’hyperactivité de Miran. "La plupart des arméniens d’Istanbul ne savaient pas qu’il restait réellement des Arméniens en Anatolie", confirme Pakrat Estukyan.

Journaliste à Agos, cet homme à la grosse moustache grise a désiré accompagner Miran Gultekin à Tunceli, l’été dernier. "Ils aimaient vivre ensemble dans les mêmes quartiers, aller dans les mêmes églises. Leur sens de la communauté a été chamboulé. Ils découvrent qu’ils ne sont pas les seuls Arméniens de Turquie. Cela en choque certains. Mais il est indispensable de soutenir la démarche de Miran. La Turquie commence à débattre de nombreux sujets tabous, les gens s’expriment. Il est très positif que ce pays puisse de nouveau embrasser tous ses enfants".

En pleine quête d’"arménité", Miran Pirgiç Gültekin est aujourd’hui avide de connaissances. Musiques, livres, il dévore tout ce qu’il trouve en lien avec sa culture. Seule la langue arménienne lui fait défaut, "trop difficile à apprendre, en si peu de temps".





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