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Les blessures mal cicatrisées du franquisme

mercredi, 25 janvier, 2012 - 12:15

En Espagne, le procès ouvert contre le juge Garzón et ses enquêtes sur les crimes du franquisme provoque la colère des victimes de la dictature. Celles-ci estiment que la justice espagnole se trompe d'accusé et réclament réparation.

Ils ne sont pas très nombreux, ce matin, à agiter des banderoles et crier quelques slogans parfaitement maîtrisés devant le Tribunal Suprême espagnol. Deux cents tout au plus. On remarque peu de jeunes, mis à part les journalistes, dans cette petite foule venue attendre l’arrivée du juge Balatasar Garzón. "Garzón, amigo, le peuple est avec toi!", s’époumonent-ils lorsqu’ils aperçoivent enfin le magistrat qui pénètre dans l’enceinte du tribunal.

"Véritable lynchage"

Une semaine après le procès sur les écoutes prétendues illégales ordonnées par Garzón dans le cadre d’un cas de corruption, le célèbre juge d’instruction est une nouvelle fois traîné devant la justice. L’affaire est cette fois autrement plus délicate et polémique en Espagne: le juge est accusé de forfaiture pour avoir mené une enquête sur les crimes du franquisme entre 2006 et 2008, en sachant, selon l’accusation, qu’il n’était pas compétent pour le faire.

Pour les protestataires amassés et parfois brutalement contenus par certains policiers devant le Tribunal, les choses sont claires: le procès Garzón n’a d’autre but que de bâillonner ce magistrat trop gênant. "C’est un véritable lynchage!", s’insurge Concha, la soixantaine, pour qui ce procès illustre le poids des "héritiers de Franco" dans le pays.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit: d’une manifestation anti-franquiste. D’ailleurs, les slogans de soutien à Garzón peinent à se faire entendre parmi ceux qui revendiquent l'"épuration du Tribunal Suprême des juges franquistes": "Quelque chose pue dans ce tribunal!" (Algo huele mal en este tribunal), scandent les manifestants.

Les élites de la Transition se sont formées dans les universités dans les années cinquante et soixante. C'était fondamentalement des fils du régime qui, dans différentes forces politiques, n'ont jamais vu menacés leurs privilèges de classe. C'est pour cela que, quand Baltasar Garzón a commencé son enquête sur la mémoire historique, les pressions politiques sont venues de différents secteurs. La loi de fer de l'oligarchie espagnole a alors commencé à travailler pour la préservation de l'impunité",

explique dans un communiqué Emilio Silva Barrera, président de l'Association pour la récupération de la mémoire historique.

Justice et réparation

La colère est tangible chez ceux qui ont le sentiment de s’être vu confisquer l’occasion de revenir sur les crimes du franquisme, et d’obtenir réparation. La loi d’amnistie de 1977 a en effet imposé le silence sur la dictature franquiste qui a sévi sur le pays pendant quarante ans.

Pour Emilio Silva Barrera, le véritable but de la loi d'amnistie de 1977 "était et est la construction d'une impunité légitimée par ce Parlement tordu. On ne peut pas appeler réconciliation un processus social dans lequel les bourreaux ont conservé tous leurs privilèges et les victimes toutes les conséquences du dommage subi".

L’Espagne semble avoir confondu amnésie forcée et pardon, privant ainsi le pays d’un retour salutaire sur l’histoire. "Il faut juger le fascisme criminel!", crie-t-on face au Tribunal qui s’apprête à asseoir le juge Garzón sur le banc des accusés. "Réparation!", réclame-t-on sans cesse.

"Tant qu’il y aura des gens dans des fosses…"

Profitant d’un moment de silence, un vieil homme se lance:

Mon père a été fusillé et je réclame justice!"

"Nous voulons de la mémoire, nous voulons de la justice!", répond la foule quelques instants plus tard.

Cela a le don d’irriter Martiniano, venu assister "par curiosité" au rassemblement. "Garzón n’a que ce qu’il mérite. On a déjà dépassé tout ça, grâce à la loi d’amnistie". "70 ans après la guerre civile, ce genre de rassemblement ne peut que faire du mal à l’Espagne", approuve Fernando, qui avait sept ans quand a éclaté la guerre civile en 1936, et qui n’est "ni pour les uns ni pour les autres".

Tant qu’il y aura des gens dans des fosses, il n’y aura pas de vraie démocratie dans ce pays. Mon père a été fusillé et on n’a retrouvé son corps qu’en 2006, dans une fosse commune ! Ils (les franquistes, NDLR) avaient ôté les corps du cimetière et les avaient transvasés dans une fosse, sans prévenir personne, sans le moindre égard pour les familles",

raconte Maria, la voix chargée de colère.

La voix des disparus

Elle n’est pas la seule à avoir apporté la photo de son père disparu. D’autres, comme elle, brandissent le portrait d’un parent, disparu pendant la guerre, et, peut-être, comme des milliers d’entre eux, jamais retrouvé.

Le long du trottoir face à l’entrée du Tribunal Suprême, des manifestants étendent la photo, grandeur nature, d’une fosse commune. De celles que les associations pour la mémoire historique, débusquent régulièrement aux quatre coins de l’Espagne… De celles dont le Juge Garzón avait cherché comment et par qui elles avaient pu exister, pendant ces années de 1936 à 1939 qui ont vu les Espagnols s'entretuer.




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