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Le Mardi gras au Portugal à l’heure des vaches maigres

mardi, 7 février, 2012 - 15:58

L'austérité est à la fête, pas le Carnaval. Le premier ministre a décidé de sucrer le jour férié traditionnellement accordé aux fonctionnaires pour les réjouissances du Mardi gras. Le pays est fauché comme les blés et les Portugais ont l'impression d'être roulés dans la farine, alors que quatre autres jours fériés sont en passe d'être supprimés.

L’Austérité et la fête ne font pas bon ménage. Le premier ministre portugais a décidé de ne pas autoriser les fonctionnaires à s’absenter le 21 février prochain, jour du Carnaval. Pour Pedro Passos Coelho, s’amuser le fameux mardi de toutes les folies, alors que tout va mal dans le pays, est tout simplement impensable. Tollé général de protestations: carnaval c’est carnaval, et la crise attendra.

La décision annoncée sans rire par le chef du gouvernement a, en effet, un impact majeur: dès lors que les employés de l’administration publique n'ont pas la permission de faire le pont, le secteur privé peut emboiter le pas, et demander aux travailleurs de rester dans l’entreprise.

La tradition est pourtant très ancrée au Portugal. Sa version actuelle a pris de l’ampleur depuis une décennie, et la fête, qui dure souvent 4 jours, est considérée comme une bouée de sauvetage de l’économie locale, au cœur de l’hiver.

Le discours du sacrifice

Pedro Passos Coelho, est logique avec lui-même: la rigueur ne peut pas se traduire par une débauche de plumes et de tenues légères, de cotillons et de perruques, de caricatures en cartons, et de moqueries en tout genre.

La justification est donc économique.

Il faut voir ce que un lundi et un mardi travaillés vont rapporter au pays. Faites les comptes !"

déclarait le premier ministre, en rappelant la situation d’urgence dans laquelle se trouve le pays.

Pourtant, comme l’écrivait le journaliste Daniel Oliveira dans l’hebdomadaire L’Expresso,

L’air de père tyrannique exigeant de ses enfants paresseux qu’ils rentrent dans l’ordre que se donne le chef du gouvernement ne rapportera pas un centime à notre économie."

Comme lui, de nombreux Portugais se frottent les yeux, incrédules. Carnaval se prépare un an à l’avance: les municipalités, les commerçants, l’hôtellerie, et les citoyens se mobilisent pour un événement qui représente un fort investissement, mais peut aussi rapporter beaucoup.

Comment tout remettre en cause vingt jours avant la fête ? Pour le chef du gouvernement, l’explication coule de source: l’année 2012 n’est pas une année normale pour cause de crise, et vingt jours c’est suffisant pour en finir "avec de vielles traditions".

De gauche à droite, un tollé de protestations

La polémique a pris un tournant politique, droite et gauche étant largement divisée sur l’opportunité d'un jour férié à l'occasion du Carnaval. Dans la réalité, il ne s'agit que d'une tolérance, reconduite d’année en année par le fait du prince. On rappelle les conséquences fâcheuses d’une décision équivalente prise il y a 19 ans. En 1993, le premier ministre Hanibal Cavaco Silva – actuellement chef de l’Etat – avait décidé lui aussi de s’en prendre à Carnaval, pour des raisons de productivité, déjà..

Le pays avait du travailler, les fonctionnaires se rendant masqués sur leur lieu de travail, et les députés faisant du zèle à l’Assemblée Nationale. Les Portugais n’ont jamais pardonné à Cavaco Silva, et pour les analystes, le Carnaval de 93 a provoqué la fin du "cavaquisme" et la montée du Parti socialiste d’Antonio Gutteres. Depuis, aucun homme politique n’avait plus osé toucher au mardi gras.

"C’est Carnaval, personne ne le prend mal !"

Le dicton célèbre illustre les folies – la fête de carnaval se dit "folia" en portugais – que l’on s’autorise pour conjurer le sort, faire la nique à l’hiver et miser sur des jours meilleurs à l’orée du printemps. D’habitude, on prend avec philosophie les moqueries, les provocations et les règlements de compte autorisés pendant ces jours-là. Mais cette année, l’ambiance a pris un coup de froid.

D’autant plus que le gouvernement se prépare à faire adopter à l’Assemblée Nationale la suppression de 4 jours fériés: deux religieux – la Fête-Dieu en juin et le 15 août – et deux païens, le 5 octobre (instauration de la République) et le 1er décembre (restauration du pouvoir contre l’Espagne). Au nom de la productivité, toujours elle, et pour tenir l’engagement face aux bailleurs internationaux qui ont débloqué 78 milliards d’euros pour aider le Portugal à se redresser.

Alors pas de bombance de mardi gras, mais directement les cendres du mercredi, pour un peuple que le premier ministre qualifie d’infantile! Beaucoup de Portugais ont cependant décidé de passer outre: le modèle masque de lapin – c’est ce que veut dire "Coelho", le nom du premier ministre- s’arrache dans les villes et les villages lusitaniens.




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