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Une crise tragique pour le théâtre espagnol

vendredi, 10 février, 2012 - 11:43

En Espagne, acteurs et directeurs de théâtre s’excuseraient presque de souffrir des coupes budgétaires, au vu des difficultés économiques de leurs concitoyens. Pourtant les représentations sont annulées les unes après les autres, du fait de la réduction des subventions publiques. Les théâtres privés s'en sortent mieux. 

"Nous autres gens du théâtre, ne cessons de nous presser, mais arrive un moment où le torchon n’a plus d’eau". Et quand on ferme le robinet, l’effet est immédiat. Lluis Pasqual, le directeur du théâtre Lliure de Barcelone, est ainsi contraint d'annuler trois représentations dans son programme de 2012. Un moindre mal. Le mythique théâtre Liceu va, lui, fermer ses portes pendant deux mois (du 20 mars au 10 avril, et du 5 juin au 8 juillet). Sept spectacles seront annulés. Adieu Debussy, "Abschied" Zemlinsky, et coupe-rase pour Le barbier de Séville.

Le Liceu, victime de la crise ou d’un mauvais management? Les employés ont leur avis sur la question. Ils critiquent la décision de tondre leurs salaires pour sauver les fonds du théâtre. Le comité d’entreprise estime que Joan Francesc Marco, le directeur général du théâtre, est responsable par "sa mauvaise gestion" de la perte de 31% des parrainages, ce qui explique une partie du déficit du théâtre.

L’autre part est due à la baisse des subventions publiques. Les représentants des salariés du théâtre dénoncent pourtant un directeur trop occupé à serrer les mains des hommes politiques avant les élections, et affirment qu’"il y a des alternatives au plan social" qui envoie les 390 employés à la maison pendant 57 jours.

Au-delà de ce qui ressemble à une tragédie florentine (titre de l’opéra annulé par le Liceu), où les salariés prennent ici la place du mari trompé dans la pièce de Zemlinsky, n’est-il pas finalement normal que le monde de la culture se serre la ceinture, alors que le reste de la société espagnole est engoncée dans la crise?

La culture, accompagnateur en temps de crise

"Nous devons comprendre que quand on ferme des blocs opératoires, on peut aussi fermer des théâtres", anticipait Lluis Pasqual dans les colonnes d’El Pais le 24 janvier. Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, "la culture, et plus spécifiquement le théâtre, peut jouer le rôle d’accompagnateur des gens dans ce type de périodes".

Dans un pays où plus de cinq millions de personnes pointent au chômage et où les jeunes trafiquent leur CV à la baisse pour trouver des fast-jobs, le Réseau espagnol de théâtres, auditoriums, circuits et festivals publics ose à peine critiquer les coupes budgétaires opérées dans la culture. Comme Lluis Pasqual, les rédacteurs du manifeste envoyé par ce Réseau au ministère de la Culture se disent conscients des conséquences de la crise sur les finances publiques. Mais ils finissent cependant par lâcher le morceau :

La dépendance des opéras et des théâtres aux volontés politiques et aux modèles administratifs peu flexibles empêche de garantir une meilleure efficacité du fonctionnement des théâtres publics."

Les oubliés des subventions

"Comment aborder la crise depuis la gestion publique ?" se demande ce Réseau fort de 700 espaces scéniques espagnols. La privatisation et la fermeture des salles n’est pas à leurs yeux la seule option à envisager, quand bien même beaucoup d’entre-deux souffrent des impayés récurrents de la part de municipalités qui devraient les soutenir financièrement.

Je pense en effet qu’il faut réviser la politique de redistribution des subventions, car elles se concentrent sur trois espaces, le Lliure, le Liceu et le Théâtre national de Catalogne, et nous autres en sommes exclus",

estime Verónica Pallini, directrice d’une formation d’acteurs et d’une salle de théâtre à Gracia, le quartier bobo de Barcelone.

Le théâtre Porta 4 ne souffre pas de la fermeture du robinet des subventions publiques car seul 10% de son budget en dépend, explique-t-elle à Myeurop. "L’école de théâtre, ouverte la semaine, finance les représentations le week-end."

Mais ce n’est pas durable. Il va falloir s’habituer à vivre sans subventions, nous devons trouver des moyens alternatifs, comme le fonctionnement en réseau solidaire et participatif, auquel peut prendre part le public."

Surtout, cela ne remplace pas une politique culturelle digne de ce nom, précise-t-elle immédiatement.

Pas d’exception culturelle espagnole

Si ça ne tenait qu’à cette actrice et anthropologue venue de Buenos Aires – la ville aux 300 théâtres -, l’accent de la politique culturelle serait davantage mis sur le théâtre "humain et de proximité". Car, c’est le genre de théâtre que le public apprécie en temps de crise. Pour preuve, le succés des représentations du théâtre Porta 4.

Or, de plus en plus de producteurs, de distributeurs et d’acteurs ont besoin "d’un bon coup d’oxygène" pour poursuivre leur mission, à la fois sociale et culturelle. Et ce, en-dehors des trois grandes salles de Barcelone dont les coupes budgétaires font la Une des journaux. Solidaire, la directrice de Porta 4 tient tout de même à reconnaître l’importance d’institutions comme le Lliure ou le Liceu.

Petits et grands théâtres, même galère

"Il n’y a pas de différence entre les deux", soutient Vanessa Espín, responsable culture et formation à l’Unión de Actores (le syndicat des acteurs, qui réunit plus de 2 600 affiliés).

Les acteurs des grands théâtres comme des petites compagnies travaillent comme des bêtes pour ramener en général un salaire de mille euros à la fin du mois.

La syndicaliste précise qu’il n’existe pas en Espagne de modèle comme celui des intermittents du spectacle en France, exception culturelle oblige :

Les coupes budgétaires touchent une profession dont la plupart des membres ont un pied dans la profession et un autre en-dehors. La plupart des acteurs professionnels ont déjà un job alimentaire à côté, car il est très difficile avec le régime de retraite des artistes de travailler suffisamment pour toucher des allocations chômage.

L’unité du monde théâtral pour éviter la tragédie ? Pour Lluis Pasqual, directeur du Théâtre Lliure, fermer un théâtre n’est "pas un drame" en soi. "Ce qui est dramatique, c’est la facilité avec laquelle on les ferme, et la difficulté qu’on a en revanche à enfermer Millet ou Fabra", en référence aux affaires de détournement de fonds (Fèlix Millet i Tusell, un entrepreneur catalan) et de corruption (Carlos Fabra, ex-président de la province de Castellón) qui défraient la chronique à Barcelone.




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