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Rescapé des geôles syriennes, Ibrahim raconte l’enfer

mercredi, 22 février, 2012 - 14:16

myeurop avec  

admin@myeurop.info

Ibrahim a passé deux mois dans les prisons militaires du régime de Bachar el-Assad, où il a été tabassé et torturé. A sa sortie, il retrouve ses amis, tous armés d'une Kalachnikov. Réfugié en France, cet activiste témoigne de la répression en Syrie. Vidéos et photos à l'appui. Portrait.

Pantalon et veste de costard, chemise blanche impeccable, cravate rayée et cheveux gominés vers l’arrière. Le jeune homme de 27 ans se distingue par sa classe dans la foule de cette bouche de métro parisienne. Qui pourrait imaginer qu’Ibrahim est recherché en Syrie pour "trahison à la nation", et que son nom est fiché sur les registres des Mukhābarāt, les services secrets du pays ?

Le visage tranquille et le sourire bienveillant, Ibrahim raconte sans détour le chemin qui l’a mené de sa vie d’étudiant en diplomatie à Paris à celle d’insurgé en Syrie puis de prisonnier de l’un des régimes les plus féroces de la planète.

Ses premiers mots reflètent son amour de la Syrie. Né en Hongrie, Ibrahim a la nationalité syrienne par son père. Il ne découvre ce pays et la langue arabe qu’en 2003, à 18 ans, pour des vacances avec son frère et sa sœur. "C’était comme un rêve. On rencontrait des tas de gens chaque jour, la vie était belle." Si belle que la fratrie décide de rester en Syrie, bientôt rejointe par ses parents. Ils s’installent dans la petite ville de leur famille, Saraqib, au nord du pays, qu’Ibrahim appelle "mon village".

La Syrie, "comme un rêve"

Les trois frères et sœurs souhaitent poursuivre leurs études à Alep, non loin de Saraqib. "C’est là que les ennuis ont commencé." Ibrahim raconte leurs difficultés à s’inscrire à l’université, notamment parce qu’ils ne s’engagent pas au parti Baas syrien.

La Syrie est un pays très simple, très accueillant quand on le visite. Mais quand on veut y vivre, l’administration est très lourde et il ne faut surtout pas la critiquer.

Ibrahim sera arrêté par deux fois pour avoir critiqué le parti en public. Si bien qu’à l’été 2010, il part terminer ses études en France. "Je pensais que je ne retournerai jamais dans ce pays."

Sauf que, quelques mois plus tard, le pays se soulève. A Daraa, à l’extrême-sud du pays, des manifestations se multiplient en mars 2011. "A l’époque, les gens ne criaient pas 'dégage Bachar el-Assad [le président syrien, ndr]', il criaient seulement "on veut la liberté". Très rapidement, la répression s’intensifie. Les Syriens y répondent en étant de plus en plus nombreux dans la rue. Fin avril, les chars de l’armée tirent sur la foule à Daraa. Dès lors, la révolte gagne tout le pays. A Saraqib, une trentaine de personnes manifestent le 30 avril, dont le père d’Ibrahim, Ossama. Le lendemain, l’armée lance une vaste rafle dans le pays, et ce dernier est arrêté.

"C’est là que je suis entré dans la révolution"

Ma mère m’a appelé dans la nuit pour dire que mon père avait été fait prisonnier, qu’ils avaient frappé ma sœur, qu’ils avaient fracassé la porte. J’ai lu sur Internet que l’agence officielle Sana disait que des terroristes ont été arrêtés. Pour moi ce n’était pas possible. Mon père, un médecin respecté, était considéré comme un terroriste ! C’est là que je suis entré dans la révolution,

se souvient Ibrahim. Il manifeste alors à Paris avec la communauté syrienne. C’est lui, filmé ici, qui scande des slogans de liberté au Trocadéro à Paris. L’escalade de la violence se poursuit en Syrie, et le gouvernement coupe de plus en plus les communications. "J’ai pris à ce moment-là la décision de rentrer en Syrie. Tout le monde m’a dit 'n’y va pas, s’ils t’arrêtent, ils vont te couper les main'. Mais je suis parti."

Ibrahim arrive en Syrie un mois plus tard, ayant pris soin d’acheter le portable disposant du meilleur appareil photo sur le marché. Le jour de son arrivée, il filme un convoi militaire arrivant à Saraqib. "C’était comme si le village entrait en guerre." Le film est en ligne ici. Le lendemain, Ibrahim manifeste à Saraqib. "On criait 'ne tirez pas sur vos frères'. Mais les soldats nous ont tiré dessus." Il a pris les balles en photo:

Ibrahim ne cessera alors de filmer ces manifestations et de les diffuser sur Youtube, comme ci-dessous, quand la foule a cassé le dernier portrait de Bachar el-Assad de la ville. Et ce alors qu’"à l’époque, dans les manifs, il était plus risqué de filmer que d’avoir un pistolet".

Il aide également les insurgés à collecter de la nourriture et du matériel. Et il le filme. Puisque Internet est coupé, il se sert d’un Thuraya, une connexion satellitaire, pour diffuser ses vidéos, comme sur cette photo:

"Ecrase ce salaud"

Quand beaucoup tiennent à rester totalement pacifiques, Ibrahim devient "un activiste dur", comme nous le dira l’un de ses frères de combat. Avec d’autres insurgés, il bloque l’autoroute qui va d’Alep à Damas, un point névralgique du pays, pour empêcher le passage des camions qui transportent les chars.

Dormir en ville est devenu trop dangereux. Il se cache chaque nuit dans des champs ou des bâtiments abandonnés. Lorsqu’il découvre que certains habitants de sa ville aident les Mukhābarāt lors des rafles (comme l’homme qui se cache le visage dans cette vidéo, à 1’50) il n’hésite pas à les "intimider sans blessure" avec d’autres insurgés. "Certains ne diraient pas qu’on a fait ça mais moi je le dis, parce que c’est l’histoire de notre mouvement et parce qu’on n’a pas eu le choix. Tous les jours des gens meurent parce qu’ils ont été dénoncés."

Une nuit, alors qu’il roule en mobylette, un camion lui bloque la route. Il se fait "kidnapper" par une quinzaine de civils, des loyalistes de sa ville, armés de fusils militaires. Ibrahim a la présence d’esprit de jeter son portable, un geste qui le sauvera. Les civils le livrent dans une usine d’huile d’olive dont l’armée a pris possession à la sortie de la ville. "Dès la première minute, ils m’ont frappé, ils ont cassé mes lunettes et ils m’ont attaché", raconte Ibrahim, toujours aussi calme.

Le plus gradé a gueulé "écrase ce salaud", et un char a roulé jusqu’à moi. Je me disais 'c’est pas vrai j’ai vu ça dans les films et je vais mourir'. Le gradé m’a tiré vers lui juste avant que je me fasse écraser.

L’un est debout, le nez "pourri"

Ibrahim raconte ensuite un long passage à tabac, par six ou sept militaires à coups de pieds et de crosses. "Je n’avais pas mal, grâce à l’adrénaline." On l’étrangle avec un câble, jusqu’à l’évanouissement.

Quand je me suis réveillé, un soldat me frappait le dos avec le même câble. J’ai encore des cicatrices dans le dos.

Le gradé interrompt ses hommes, puis emmène Ibrahim en voiture, les yeux bandés jusque dans une pièce "où il y avait beaucoup de voix". Il vient d’arriver dans le centre de sûreté militaire d’Idlib, une ville voisine. Nouveau passage à tabac, les yeux bandés cette fois. Mais Ibrahim ne crie pas. Alors les coups redoublent, on le frappe nu pour qu’il crie et pour s’assurer qu’il n’est pas drogué. Cela fonctionne, on l’emmène dans une cellule et on enlève son bandeau.

Dans cette cellule, trois détenus sont immobiles. L’un est debout, le nez "pourri". "Il devait être cassé depuis plusieurs semaines." Les deux autres détenus sont allongés. Personne ne lui répond. Et pour cause, il est interdit de parler sous peine d’être tabassé à nouveau.

C’est là que j’ai commencé à avoir mal. J’étais menotté mais je voulais me toucher le visage pour vérifier que rien n’était cassé. J’avais peur, j’avais très soif, je suçais mon col pour avoir l’humidité de ma sueur dans la bouche."

Ibrahim restera trois jours sans savoir où il est, sans contact avec l’extérieur. "C’est une technique classique des services syriens." Pour son premier interrogatoire, les militaires sont munis de 150 pages de documents comprenant l’ensemble de ses conversations téléphoniques, de ses emails et des vidéos qu’il a publiées en Syrie. Ils savent aussi où et avec qui Ibrahim a manifesté à Paris. Ils lui demandent de confirmer les noms de chaque personne mentionnée dans ces documents, puis l’informent qu’il est coupable de "terrorisme" et de "communication avec l’extérieur". Il parvient à leur faire croire qu’il n’a pas de compte Facebook. Surtout, il n’a heureusement plus sur lui son téléphone rempli de vidéos et photos compromettantes.

Le même jour, l’ambassade de Hongrie, prévenue par la mère d’Ibrahim de sa disparition, parvient à localiser où il est enfermé. Elle appelle la prison militaire, ce qui signifiera la fin des violences pour Ibrahim. Lors des 25 jours suivants, il sera interrogé en tout neuf fois, parfois pendant plus de six heures, mais sans être frappé. Pour les 400 autres détenus de la prison, les violences continuent. "Le douzième jour, j’ai vu arriver un insurgé qui était cassé de partout, de la tête aux jambes. C’était un zombie", raconte Ibrahim. Il apprendra que cet homme du village d’Hussein Harmouche est le premier soldat de l’armée syrienne à avoir déserté.

Les soldats ont fait n’importe quoi dans ce village. Ils ont frappé et arrêté n’importe qui, il y avait même trois enfants entre 13 et 16 enfants qui ont été détenus et interrogés comme nous. L’un des enfants avec la peau du bout des doigts pliée, à force d’être torturé avec des pinces.

"Ça a marché !"

Au bout d’un mois, Ibrahim est envoyé dans le centre des services secret de Damas, la "section 271". Il subit entre temps d’autres interrogatoires, dans la prison militaire d’Idlib et celle de Homs. C’est le chemin de ceux qui ont commis les crimes les plus graves, c’est-à-dire les meurtres ou les trahisons. "Les interrogatoires ont recommencé depuis le début, sauf que les questions étaient plus fines, plus intelligentes, et que l’on subissait, en plus, des tortures mentales", explique Ibrahim.

Car dans cette prison, les détenus sont allongés les uns sur les autres dans des cellules minuscules. Toutes les heures, un garde les réveille et tous doivent se lever immédiatement puis mettre les mains sur les murs. Ils sont nourris deux fois par jour, mais avec une quantité pour 20 personnes alors qu’ils sont 47. Ceux qui ne dénoncent pas leurs complices doivent rester seuls, les mains sur les murs, pendant plusieurs jours. Ils n’ont le droit ni d’incliner la tête, ni de fermer les yeux, ni d’aller au toilettes, sous peine de prendre une décharge électrique.

Quand ils reviennent de ça, leurs jambes sont pleines d’excréments et ils n’arrivent plus à réfléchir. C’est la pire torture qui existe."

On lui demande de passer à la télé syrienne pour avouer publiquement qu’il a été payé à l’étranger pour venir en Syrie. "Et là j’ai tenté le coup. Je leur ai dit que si j’avouais, je risquais de me faire tuer par les rebelles en sortant", raconte Ibrahim, malicieux. "Et ça a marché !" On lui demande en revanche de signer un papier les yeux bandés. Il n’a jamais su ce qu’il signait. Il repart à Homs, puis Alep où, au bout de quarante-sept jours, il rencontre un juge pour la première fois. Le même interrogatoire recommence.

"Tu n’as pas encore été arrêté"

"J’ai demandé au juge d’appeler mon ambassade pour leur dire où j’étais arrêté." Le juge m’a répondu: "Mais tu n’as pas encore été arrêté !" "J’étais désespéré. Cela voulait dire que tout mon passage [devant] la justice militaire ne comptait pas, et que tout recommençait. Alors j’ai réfléchi et je me suis dit qu’un juge civil avait besoin de preuves, pas seulement de dénonciations, et qu’il n’en avait pas sauf pour mes vidéos. J’ai décidé de tout nier", explique Ibrahim. Il répète qu’il est étudiant et qu’il n’a fait que manifester et filmer. Il assure qu’il a été dénoncé parce qu’il vient d’une petite ville où il n’y a aucun autre étranger et où il était donc facile pour les habitants de le dénoncer. Il jure qu’il a avoué des crimes qu’il n’a pas commis, à cause de la torture. Et, au fond de lui, il se félicite d’avoir jeté son portable la nuit de son arrestation.

Le juge ne retiendra que les charges de "communication avec l’extérieur" et de "nuisance à l’image du pays", à cause des vidéos qu’il a publié sur Youtube – celles-là même qui sont diffusées dans cet article. Ce qui peut lui valoir entre deux et six ans de prison. Le juge l’envoie dans la prison civile d’Idlib. Ce jour-là, les gardes prennent la photo qui figure sur la carte ci-dessous. Ibrahim ne s’était pas lavé depuis son arrestation, des puces le démangeaient depuis des jours, mais il va enfin se laver et se raser.

Désormais aux mains de la justice civile, il peut bénéficier de deux semaines de liberté conditionnelle. Son père paye immédiatement la caution. "En sortant, j’ai embrassé le sol. Je savais que j’avais beaucoup de chance, car toutes les personnes qui ont été arrêtées en même temps que moi sont encore en prison. Si je n’avais pas eu la nationalité hongroise, je serai sûrement encore dans les prisons militaires", sourit Ibrahim.

"Tous mes amis avaient des Kalachnikov"

Quand je suis revenu à Saraqib, tout était différent. Il y avait des check-point de l’armée tout autour de la ville. Mais l’intérieur de la ville était presque indépendant. Comme un vaste espace de liberté mais enfermé. Tout mes amis avaient des Kalachnikov, et ont tiré vers le soleil pour m’accueillir. En quelques semaines, tous avaient dépensé leurs économies pour faire venir des armes de Turquie.

Ibrahim veut lui aussi prendre les armes, mais ses amis et sa famille lui ordonnent de repartir à Paris. Lui qui parle hongrois, arabe, français et anglais, pourra aider depuis l’étranger. La veille de son départ, Ibrahim retourne dans une manifestation et fait ses adieux aux insurgés. C’est lui que l’on voit ici, haranguant la foule.

Le lendemain, il franchit la frontière turque, emportant ses photos et vidéos dans un disque dur dissimulé. Ce sont ces photos, qu’il nous montre aujourd’hui. D’abord celles de sa vie quotidienne, depuis 2003, puis celles de la révolution. Il me montre un ami, souriant en maillot de bain sur une plage. Puis il désigne le même ami, dans une manifestation à l’été 2011. C’est ensuite le même homme que l’on voit en treillis sur une autre photo, devenu soldat de l’armée libre, posant parmi un groupe d’hommes armés de fusils automatiques. Quant à hôpital où travaillait son père, flambant neuf en 2003, il est aujourd’hui en ruine. Des combats y ont éclaté entre l’armée libre et l’armée régulière quand les insurgés ont voulu récupérer les corps de soixante prisonniers exécutés puis cachés là.

Blessé par balles

Aujourd’hui, Ibrahim n’a quasiment plus de contacts avec sa famille. Tout juste a-t-il appris que sa mère et sa sœur vivent cachées, que son père est médecin volontaire pour les insurgés. Il n’a de nouvelles que de son frère, Pierre, grâce aux vidéos que celui-ci diffuse. Grâce à elles, il l’a vu réussir à incendier des camions de l’armée transportant des chars. Les vidéos sont visibles par ici puis par là. Mais il a aussi appris que son frère a été blessé de deux balles dans la jambe au début du mois de février, grâce à une vidéo (attention, ces images peuvent choquer) diffusée sur Youtube.

De son côté, Ibrahim continue le combat en costume, en rencontrant des hommes politiques, des journalistes et des universitaires à Paris. Il tente aussi de fournir une aide logistique aux insurgés de Syrie, d’envoyer des médicaments, ou encore d’aider à diffuser leurs vidéos sur, France 24, Al-Jazeera Live, Facebook et Youtube. Un rôle crucial. "La semaine dernière, un homme m’a appelé via Skype d’une ville voisine de la sienne et m’a demandé une clé 3G pour sa ville qui n’avait plus Internet. J’en ai fait acheter une par un ami dans une ville turque et j’ai demandé à un passeur de leur fournir", raconte Ibrahim.

C’est extrêmement important, nous avons plus facilement des contacts via internet avec certaines villes que des gens qui sont en Syrie et qui n’ont même plus de réseau téléphonique. Je peux fournir un accès Internet à des villes qui sans aide seraient coupées du monde.

Nous lui demandons s’il pense que ces vidéos permettent de limiter, un peu, les tueries. "Je ne pense pas", répond-il après un silence.

Mais sans les images, vous ne sauriez même pas qu’il y a des gens qui meurent".


Article publié intitialement sur le site Terraeco.net, le 17 février 2012, sous le titre Ibrahim, itinéraire d'un rescapé des geôles syriennes.




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