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Offensive patriarcale en Espagne

lundi, 27 février, 2012 - 16:28

Inégalités salariales, faible représentation dans les conseils d’administrations, fermeture des centres pour femmes victimes de violence domestique ou encore réforme polémique de la loi sur l’avortement. Les femmes espagnoles dénoncent une attaque en règle contre la politique de l’égalité des genres.

Les femmes espagnoles ne s’en "sortent pas si mal", pourrait-on dire en regardant les chiffres du chômage espagnol. En 2010, El Pais expliquait que "l’emploi féminin résiste à la crise", soulignant que sur 1,6 millions d’emplois détruits depuis 2007, 920.000 étaient dans la construction et 512.000 dans l’industrie, des secteurs où respectivement 92,5% et 75% des emplois sont masculins. Dans le même temps, le nombre d'emplois féminins, dans l’éducation ou la santé, augmentaient.

Présentes, mais précaires

Seulement voilà, la généralisation de la crise à tous les pans de l’économie espagnole a fini par paupériser tou(te)s les Espagnol(e)s, qu’ils soient hommes, femmes, employés dans la construction privée ou dans la santé publique. Les coupes budgétaires, commencées sous le gouvernement de Zapatero et poursuivies sans relâche par celui du conservateur Mariano Rajoy, n’épargnent personne.

En outre, qui dit quantité ne dit pas forcément qualité : les femmes touchent en moyenne 19.502 euros par an contre 25.001 euros pour les hommes selon une étude publiée à l’occasion de la Journée de l’égalité salariale, le 22 février. Autrement dit, "l’incorporation des femmes dans le marché du travail s’est opérée à travers la précarisation de leurs conditions de travail", comme le résume María Martínez González, chercheuse à l’université du Pays Basque spécialisée sur le féminisme en Espagne.

Vers la fin de l'égalité hommes-femmes ?

Aujourd’hui, à l’instar du marché de l’emploi et de l’Etat social, la politique de l’égalité des genres est en train d’être démantelée, avant d’avoir pu livrer tout son potentiel.

On ne sait pas encore ce que va faire le gouvernement à propos de la loi sur l’avortement",

témoigne Yolanda Besteiro De La Fuente, présidente de la Fédération des femmes progressistes à propos de la réforme annoncée par le ministre de la Justice Alberto Ruiz Gallardón.

Mais en attendant, il y a déjà des régressions concrètes. L’Institut de la Femme vient d’être rattaché à la Direction Générale de l’Egalité et des Opportunités alors que c’était un organe indépendant depuis 1983. Au niveau des communautés autonomes, beaucoup de mairies cessent de subventionner les centres d’attention aux femmes victimes de violence de genre et suppriment les formations de prévention de violence des genres",

poursuit la femme, à la tête d’un tissu associatif de 23 000 membres.

L’Institut de la femme fait partie des emblèmes de la politique de l’égalité des genres qui a fait de l’Espagne une référence européenne, avec la loi sur la violence domestique votée en 2004 et la loi sur l’égalité de 2007 qui introduisait la parité sur les listes électorales et les quotas en entreprises. Trois avancées en phase de révision express.

"Marée violette" contre le patriarcat

Yolanda a en tête l’exemple de la Cantabrie, une communauté du nord de l’Espagne où le gouvernement (PP) a déjà démantelé les maisons d’accueil d’urgence des femmes victimes de violence domestique, obligeant désormais les femmes à passer devant un juge pour pouvoir obtenir une aide publique.

Nous savons que beaucoup de femmes ne déposent pas de plaintes, mais essaient tout de même de rompre. Nous savons d’ailleurs que 74% des victimes mortelles n’avait pas porté plainte. Nous le savons et ce n’est pas une raison pour les laisser sans protection, bien au contraire",

a réagi sur place la député socialiste Ana Isabel Méndez.

A Valence, des centaines de femmes ont organisé une Marea Violeta (vague violette) pour protester contre "l’offensive patriarcale" d’un gouvernement "réactionnaire" :

Nous subissons la pire attaque contre l’avancée de la lutte des femmes menée en 30 années de démocratie",

ont-elles crié le 10 février dernier pour dénoncer la fermeture de centres d’attention pour femmes victimes de violence domestique. Tous les secteurs publics sont touchés par les coupes budgétaires, alors pourquoi pas la politique de l’égalité des genres pourrait-on facilement rétorquer depuis le gouvernement.

Raisons économiques ou idéologiques ?

Est-ce vraiment une question d’économies ? La suppression du Conseil de la femme en Cantabrie ne permet d’économiser que 60.000 €, ce qui fait dire à Ana Isabel Mendez que l’objectif économique avancé par ces coupes est un prétexte. Pour satisfaire l’électorat conservateur du Parti Populaire, fortement opposé à toutes les mesures visant à favoriser l’égalité des genres introduites sous le gouvernement Zapatero ?

Ce qui semble séparer les deux Espagnes sont, encore et toujours, des questions liées à la morale, particulièrement à la morale sexuelle : l’homosexualité, la pilule du lendemain, l’enseignement de l’éducation pour la citoyenneté, l’éducation sexuelle à l’école, la loi sur l’avortement. Le gouvernement de Rajoy veut presque toutes les retoucher, se montrant d’entrée plus sensible au facteur religieux que l’a été, par exemple, Aznar",

lit-on dans le post "Deux Espagne devant la sexualité" du blog Mujeres (Femmes) d’El Pais.

"L’offensive patriarcale" dénoncée par la marée violette n’a pas forcément de couleur politique. "La parité des listes électorales est peu respectée par les partis minoritaires de gauche, qui placent les hommes en haut des listes pour être sûr qu’ils soient élus. La non-présence des femmes en politique n’est pas l'apanage des partis de droite", précise María Martínez González, bien qu’il n’ait échappé à personne que le gouvernement actuel compte 9 ministres hommes pour 3 femmes.

Les femmes ne sont pas très présentes non plus dans les arcanes du pouvoir économique. Seul 11,5% des conseillers des entreprises de l’Ibex-35 étaient des femmes début 2011, soit la moitié de ce qu’exige la loi de l’égalité des genres de 2007.

Femme "réelle" VS "fantasmée"

Pour Maria José Sánchez-Apellániz, les lois ne suffisent pas à changer les mentalités. Dans un pays où seul 20% des "experts" cités dans les médias sont des femmes,

on manque d’une représentation de la 'femme réelle', celle qui fait de hautes études et exerce des postes à responsabilité. Par contre, la 'femme fantasmée', l’objet sexuel et la mère de famille, est omniprésente dans les médias".

La coordinatrice de Mujeres periodistas, une association de femmes journalistes à Séville, s’est donc lancée dans le recensement de toutes les femmes "expertes" de Séville avec ses collègues. Bientôt à disposition des journalistes et citoyens intéressés sur le site de l’association de la presse de Séville, cette liste doit servir d’exemple aux autres communautés autonomes, qui pourraient répéter la démarche.

L’idée est surtout de faire lever la tête aux femmes qui, même quand elles travaillent, sont souvent embauchées en-deçà de leur qualification et moins payées que leurs collègues masculins.

Dans la liste, il y a la première spéléologue d’Europe, l’experte numéro 1 mondiale en allergies ou encore la première femme espagnole à avoir participé à l’équivalent du Nobel en mathématiques".

Une satisfaction pour les femmes andalouses, précise la journaliste, "qui souffrent, d’une part, d’être femmes et, d'autre part, du stéréotype qui veut que les Andalous seraient tous des fainéants".




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