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« Le franquisme reste vivant »

lundi, 5 mars, 2012 - 11:54

Le juge Baltazar Garzón, accusé d'avoir enquêté illégalement sur les crimes du franquisme, a finalement été relaxé. Le procès a montré une Espagne divisée et toujours incapable d'affronter les blessures de la dictature. Emilio Silva, fondateur de l’Association pour la Récupération de la Mémoire Historique, répond aux questions de MyEurop.

Les deux récents procès contre le juge Baltasar Garzón ont été interprétés par certains de ses partisans comme un moyen de faire taire le magistrat qui avait ouvert une véritable boîte de Pandore en enquêtant sur les crimes du franquisme.

Accusé d’avoir ouvert une instruction sur ces crimes en se sachant incompétent en la matière, le magistrat a finalement été relaxé. Il a, par contre, été condamné dans le cadre du procès pour des écoutes illégales. Verdict: expulsion de l’appareil judiciaire pour forfaiture* et fin de carrière pour le juge star trop dérangeant.

Entre la dénonciation d’une institution judiciaire aux relents franquistes et la revendication d’un retour sur les crimes de la dictature, cette saga judiciaire a mis en lumière la réalité d’une société espagnole, dont une partie au moins est encore rongée par son passé répressif.

Emilio Silva, fondateur de l’Association pour la Récupération de la Mémoire Historique, répond aux questions de MyEurop.

Pensez-vous que l’on a voulu faire taire le juge Garzón pour avoir enquêté sur les crimes du franquisme ?

Je ne sais pas. Garzón a enquêté pendant des années sur des sujets compliqués. Mais quand il ouvre l’instruction sur la dictature en décembre 2006, il tombe sur un os et sa carrière prend un tournant. Il a brisé le pacte de la "Transition" qui permettait aux bourreaux de rester impunis et que l’on a appelé "réconciliation". Après l’ouverture de cette enquête se sont passées des choses étranges dans la magistrature qui laissent songeur… Par ailleurs, d’après le quotidien El País, la vice-première ministre de l’époque, María Teresa Fernández de La Vega avait alors dit qu’il fallait "mettre fin aux garzonnades".

Que pensez-vous de l’argument du Tribunal Suprême contre Garzón dans l’affaire Gürtel, selon lequel le magistrat a eu une conduite digne d’un régime totalitaire en mettant sur écoute les accusés et leurs avocats?

Je pense que c’est un nouvel exemple de 'double moralité', puisque par ailleurs, la Justice espagnole ne traite pas les délits que nous dénonçons [crimes du franquisme, ndr]. Autre exemple de 'double moralité': Luciano Varela [juge d’instruction qui s’est prononcé contre Garzón dans l’affaire des crimes du franquisme, ndlr] a conseillé Manos Limpias [un des plaignants contre Garzón dans le cadre de l’affaire des crimes du franquisme, ndlr] mais cela, pour la justice espagnole, ce n’est pas commettre une forfaiture [Emilio Silva fait référence à la condamnation de Garzón dans le cadre de l’affaire des écoutes illégales pour laquelle le juge Garzón a été condamné pour forfaiture, ndlr]. C’est hallucinant !

Enfin, dernier exemple de 'double moralité' : ma grand-mère a dû croiser quotidiennement pendant soixante ans les assassins de son mari. Cette situation est douloureuse en soi, indépendamment de l’idéologie des assassins.

Alors pourquoi les victimes de l’ETA sont-elles mieux traitées que celles des franquistes ? Les victimes de l’ETA ont été mises en avant pour rendre invisible la dictature. Quand nous ouvrons des fosses [une des activités de l’association pour la récupération de la mémoire historique consiste à repérer et ouvrir les fosses communes de la guerre civile, ndlr], nous déposons une plainte au commissariat.

Légalement un juge est tenu de se déplacer pour prendre acte de la découverte, lorsqu’est découvert le corps d’une personne manifestement décédée de mort violente. Pourtant, presque aucun juge n’a jamais fait le déplacement… Autrement dit, ils ne viennent pas, en sachant que c’est pourtant leur obligation. Cela s’appelle un délit de forfaiture… Ici, le juge qui n’enquête pas ne prévarique pas, et celui qui enquête [Garzón, ndlr] prévarique.

Que va changer la sentence du Tribunal Suprême qui relaxe le juge Garzón pour avoir enquêté sur les crimes de la dictature ?

Le procès a été positif car, pour la première fois, des victimes ont pu raconter ce qu’il leur est arrivé devant un tribunal, même si en réalité on ne jugeait pas le franquisme, mais le juge Garzón. Ces témoignages constituent en soi un tout petit acte de justice. Maintenant, le Tribunal Suprême doit décider qui est compétent pour enquêter sur ces cas de disparitions forcées. La logique aurait voulu qu’il résolve cette question avant de juger Garzón

L’artiste Eugenio Merino a présenté récemment une sculpture représentant Franco dans un distributeur de boissons, pour illustrer le fait que l’esprit de Franco est toujours présent. Jeudi dernier, était organisée une manifestation contre l’impunité du franquisme sur la Puerta del Sol de Madrid. Y a-t-il des blessures toujours mal cicatrisées ?

Le franquisme reste vivant sous nombre d’aspects. On le remarque à travers la faible participation politique, les faibles acquis sociaux obtenus, ou encore la présence exagérée de l’Eglise dans la politique. Quarante ans de répression politique pour les uns et de bénéfices pour les autres créent une trame sociale solide. Quand Franco est mort [novembre 1975, ndlr], les partisans du régime franquiste sont devenus soudain de grands démocrates. Ce sont eux qui ont orchestré la Transition à la démocratie. Elle a été conçue en faveur de ceux qui possédaient le pouvoir économique, social et militaire, c’est-à-dire, les franquistes.

Que faire pour refermer définitivement cet épisode de l’histoire espagnole ? Quelles leçons en tirer ?

Il faut exhumer et identifier tous les cadavres qui se trouvent dans des fosses communes. Il faut leur rendre leur dignité en leur organisant un enterrement. Il faut résoudre le problème des enfants volés. Il faut, tout simplement, rendre justice et réparation aux victimes. Il n’y a rien de nouveau là-dedans, mais c’est très difficile à obtenir dans notre pays.


* Forfaiture: crime commis par un fonctionnaire dans le cadre de ces fonctions.

** Prévarication: faute consistant pour le détenteur d’une charge ou d’un mandat à accomplir sciemment un manquement grave aux obligations résultant de cette charge ou de ce mandat. Ce terme n'existe pas dans le code pénal français, mais peut être rapproché de la "concussion", à savoir une malversation dans l'exercice d'une fonction publique.




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