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Pourquoi, jeudi à 21h, l’Europe peut replonger dans la crise?

mercredi, 7 mars, 2012 - 17:41

Pour l'économiste Norbert Gaillard, bon nombre de créanciers de la Grèce devraient refuser l'accord de restructuration de la dette grecque qui doit être bouclé au plus tard demain soir. Seule certitude, en cas d'échec, l'Europe va replonger dans la crise.

C'est l'heure de vérité pour l'opération "restructuration de la dette grecque". Les créanciers privés d'Athènes ont jusqu'à demain jeudi 21 h, pour dire si elles participent à l'opération d'échange d'obligations avec une décote de 53,5%. Si moins de 75% acceptent le deal, la Grèce renoncera et sa faillite sera consommée.

Pourquoi certains créanciers préfèrent prendre le risque de tout perdre plutôt que de récupérer un peu moins de la moitié de leur mise? Quelles seraient les conséquences d'un échec? Le risque est-il important? Norbert Gaillard, économiste, consultant et spécialiste des agences de notation, nous explique, point par point, les enjeux de ce PSI, acronyme de Private Sector Involvement, objet d'âpres négociations depuis six mois entre le gouvernement grec, ses créanciers privés ainsi que ses bailleurs de fonds institutionnels. Seule certitude: si trop de créanciers se défaussent la crise financière et économique va sévir de plus belle en Europe. Interview.


Athènes a indiqué qu'elle ne procéderait pas à l'échange si le taux de participation n'atteignait pas au moins 75% de la dette grecque détenue par les créanciers privés. Pourquoi ce taux?

C'est un standard non écrit, mais utilisé par le FMI pour valider un accord de restructuration d'une dette publique avec les créanciers d'un Etat.

Pourquoi certains créanciers de la Grèce préfèrent prendre le risque de tout perdre plutôt que de récupérer 46,5% de leur créance, quitte à déclencher un nouveau tsunami financier?

  • Certaines banques, notamment celles qui ne sont pas européennes, les compagnies d'assurance, et, surtout, les fonds d'investissement on fait leurs calculs, sans état d'âme. Ces calculs sont complexes. Certains créanciers ont également acheté des CDS [Crédit default swap, assurance sur le défaut de crédit, ndlr]. En refusant la restructuration de leurs créances avec une décote de 53,5%, ils contribuent à les activer en mettant la Grèce en défaut de paiement. Elles ont calculé leurs gains et leurs pertes. Si elles ont plus à gagner avec les CDS qu'avec la restructuration de la dette, elles ne vont pas accepter le deal proposé par Athènes. Tout dépend de leur niveau d'exposition à la dette grecque et de leur niveau de couverture avec les CDS.
  • D'autres, vont préférer aller devant les tribunaux. C'est long et reste aléatoire, mais les créanciers peuvent obtenir gain de cause. Dans les années 90, un 'fonds vautour' a récupéré sa mise après dix ans de procédure judiciaire. Il avait acheté de la dette péruvienne qui avait été restructurée dix ans plus tôt.
  • Certains fonds et banques, notamment américains, relativement moins exposés que leurs concurrents à la dette grecque, peuvent avoir intérêt à faire capoter l'accord. Ceci afin, tout simplement, d'affaiblir, si ce n'est de mettre en difficultés ces concurrents.

Mais, par-dessus tout, bon nombre d'investisseurs ne croient pas en la capacité de la Grèce de rembourser les nouveaux titres dévalués qu'elle va émettre. Ils sont donc peu enclins à signer un accord perçu comme un marché de dupes.

En fait, passé la barre des 50% de dévaluation de leurs mises, les créanciers privés cessent d'être coopératifs. C'est compréhensible: plus l'aircut [la décote, ndlr] est importante, plus les créanciers privés sont peu enclins à accepter ce qui est pour eux un trop mauvais compromis.

Alors demain, à jeudi 21h00 (20h00 GMT), la crise financière et économique repart de plus belle si la restructuration de la dette grecque est un échec?

Athènes a indiqué qu'elle ne procéderait pas à l'échange si le taux de participation n'atteignait pas au moins 75% de la dette grecque détenue par les créanciers privés. Les conséquences en cascade risquent effectivement d'être catastrophiques. Et cela pour une dette de 206 milliards d'euros, ce qui n'est finalement pas énorme.

Mais ce n'est pas le défaut total de la Grèce qui pèse lourd dans la balance, ce sont les risques de contagion au Portugal, à l'Espagne, à l'Irlande. Ces pays vont voir leurs taux de remboursement de leurs dettes repartir en flèche ce qui va les étouffer financièrement. A l'inverse, je pense que l'Italie, qui a fait des efforts considérables pour réduire son déficit, pourrait échapper à la tourmente.

L'échec de la restructuration grecque va également engendrer une chute très forte de l'euro, comme il y a un an, et une fuite des capitaux de la zone euro. Les fonds américains vont massivement rapatrier leurs avoirs investis en Europe.

La croissance de la zone euro devrait, au mieux retomber à zéro et la récession est prévisible au Portugal, en Espagne et en Irlande.

Quels sont vos pronostics pour demain soir?

En début de semaine, seulement 40% des créanciers avaient donné leur accord à la restructuration de leurs créances. On était loin des 75%! Mais attention, il y a pas mal de bluff dans ce bras de fer. L'objectif de 75% me semble néanmoins difficilement atteignable. Il y a trop d'intervenants qui ne prennent pas en compte les conséquences globales de leur refus. Ce qui compte pour eux, c'est de s'en sortir en limitant au maximum la casse.

Et peu importe pour eux si la faillite grecque couterait au total, selon certaines évaluations, plus de 1.000 milliards d'euros, sans compter ses conséquences pour des millions d'Européens. 


Norbert Gaillard, économiste et consultant. Auteur de l'ouvrage « Les agences de notation » (collection Repères, éditions La Découverte, 2010). Son blog: cliquez ici




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