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A Londres, mon guide est un SDF

vendredi, 9 mars, 2012 - 11:00

A Londres, une association organise dans cinq quartiers des tours menés par des sans-abris ou d’anciens sans-abris. Pour faire découvrir leur regard sur leur quartier, sans misérabilisme ou voyeurisme.

Pour commencer, je vous rappellerai que ce coin du quartier Mayfair, aujourd’hui le plus luxueux de Londres, n’était au 16ème siècle qu’un marais réputé pour ses lépreux, tandis qu’au 18ème, voie d’accès vers le centre de Londres, il était un lieu de vols et d’attaques en tous genres… 

Vincent, 40 ans, se fait un plaisir à raconter le passé de ce quartier de Londres. "Au départ, c’était compliqué de m’adresser à un public, surtout que je me suis retrouvé face à des groupes de trente personnes. Mais, j’aime beaucoup l’histoire, c’était la seule matière qui m’intéressait en cours et j’ai donc cherché dans des livres et sur Internet l’histoire du quartier avant de commencer mes tours guidés."

Un guide très la page

Sa connaissance de ces rues luxueuses n’a pourtant rien de théorique. Entre 2003 et 2006, il y a en effet dormi presque toutes ses nuits. "Mayfair est un quartier sûr la nuit", indique-t-il.

Il y a peu de passage, donc peu d’occasions d’être perturbé, contrairement à Piccadilly, où il y a souvent des tabassages et des vols. Le pire que j’ai eu, c’est un ado qui, sortant de boîte avec des potes, a essayé de me pisser dessus alors que je somnolais. Je lui ai couru après, il a perdu son portable. Quelqu’un, qui avait vu la scène depuis le trottoir d’en face, me l’a racheté…"

Vincent repart, un sourire en coin.

Depuis l’été dernier, cet ancien cuisinier fait le guide pour les touristes et les locaux qui veulent découvrir Mayfair avec un autre regard. "Le concept a été lancé par Lydie, une militante de l’association SockMob, qui aide les sans-abris avec des vêtements, principalement des sous-vêtements et des chaussettes, d’où le nom, des couvertures, ou tout simplement en allant leur parler, et Hazel, qui vit dans la rue depuis des années", explique Grant, 39 ans, lui-même membre de SockMob.

L’idée n’était pas de montrer le Londres des sans-abris mais Londres à travers les yeux d’un sans abris. De manière culturelle et pas voyeuriste.

Deux ans plus tard, cinq tours sont organisés dans différents quartiers de la capitale [ci-dessous, la vidéo de présentation de l'initiative – en anglais].

De fait, pendant une heure, Vincent se promène plutôt gaiement avec ses clients et leur raconte des anecdotes sur la vie du quartier. "Sur Berkeley Square se trouve l’arbre le plus cher de tout Londres", assure-t-il: "750.000 livres sterling (850.000 euros), un tarif déterminé par les municipalités pour empêcher que les assureurs ne fassent découper tous les arbres de la ville pour des raisons de sécurité, comme elles avaient l’habitude de le faire".

Et ici, la mignonne et mythique place de Shepherd Market:

c’est ici que se tenait la fête à bétail du mois de mai (May Fair) qui a donné le nom au quartier. La place est également réputée pour ses maisons closes, qui y existent toujours et qui restent largement visitées… 

Puis il s’arrête devant une porte en peu en retrait de la rue.

J’y ai passé pas mal de nuits, mais il fallait arriver tôt car c’est abrité du vent et de la pluie et il y a tout juste la place pour une personne. On me demande souvent comment on fait pour dormir ici, presque au milieu de la rue. Mais après une journée où on aura cherché du boulot, fait la manche, chercher à manger quelque chose, bu ou pris de la drogue, le soir, on est crevé et on peut s’endormir n’importe où. Que ce soit seul, comme moi qui aimait vivre dans mon coin, ou en groupe comme d’autres avec leur chien.

Vincent est reparti pour un tour

Lui-même s’est retrouvé dans la rue après avoir travaillé pendant plus de dix ans dans la restauration, parfois dans des clubs très sélects, après être devenu héroïnomane. "Du chômage à la cure de désintox au passage en prison pour vol, j’en ai vu pas mal", se souvient-il. "Aujourd’hui, ça va mieux. Après plusieurs boulots, je cuisine aujourd’hui puis vends la nourriture sur un étal et j’ai un logement dans Shoreditch [quartier tendance du proche est]".

Le tour achevé au bout d’une heure et payé 10 euros par personne, dont il récupère directement 6 euros et, indirectement,  environ 2 euros suplémentaires reversés par l’association SockMob, Vincent repart, le sourire toujours en coin.




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