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‘Ma chambre froide’, poupées cyniques pour conte social

vendredi, 9 mars, 2012 - 09:36

Singulier dialogue théâtral entre la France et l'Allemagne. Le metteur en scène Christoph Werner revisite la pièce française Ma Chambre Froide, et flanque chacun des comédiens d'un troublant alter ego: une marionnette. Un conte social à découvrir au Théâtre Paris Villette  jusqu'au 20 mars.

Une voix, une marionnette, un plateau dépouillé: on apprend qu’il sera question d’Estelle, disparue depuis dix ans, mais dont le souvenir hante encore les mémoires.

Au magasin elle avait commencé comme caissière, puis était devenue polyvalente c'est-à-dire… qu’elle pouvait tout faire… elle avait une théorie elle disait dans la vie les choses ne sont pas figées… une situation qui ne convient pas, on peut toujours la transformer.

Ces mots font écho à ceux prononcés, il y a un an, aux Ateliers Berthiers. Et pour cause, le spectacle mis en scène par Christoph Werner et présenté au Théâtre Paris Villette est la version marionnettique et allemande de la pièce française Ma Chambre Froide, conte social moderne dont on a déjà pu apprécier le pendant francophone.

Peinture sociale

Soit Estelle, employée d’un magasin, serviable jusqu’à l’abnégation. Sa tranquille assurance bascule quand elle apprend, avec ses collègues, que son patron, le dénommé Block, atteint d’une tumeur au cerveau, a décidé de leur léguer tous ses biens. Un supermarché, une cimenterie, un abattoir, des bars. Mais pour toucher le pactole, une condition est posée: une pièce de théâtre doit être créée en son honneur.

Alors que chacun est confronté à des lois qu’il ignore (le capitalisme, la mortalité, l’art), des tensions éclatent. Puis un meurtre, dont personne ne semble être innocent, à commencer par Estelle, dont la gentillesse obstinée sème la suspicion.

Progressivement, la peinture sociale prend les allures de fable allégorique aux accents d’intrigue policière. La pièce alimente le suspens et nous plonge dans un vertige schyzophrénique, dont le pseudo happy end ne nous délivre pas. Au contraire, il renforce encore la sensation de malaise qui croît au fil de l’intrigue.

Dialogue franco-allemand

A l’origine de cet objet théâtral double, qui va et vient de part et d’autres du Rhin, une collaboration inédite entre la compagnie Louis Brouillard, de Joël Pommerat (Molière de la meilleure compagnie 2010), et le Puppentheater, internationalement reconnu, dirigé par Christoph Werner. Prometteuse, cette rencontre au sommet est initiée en 2008, sous l'égide de la Kulturstitung des Bundes (équivalent du ministère de la Culture).

L’originalité de cette version germanophone? Chacun des huit personnages de la pièce est incarné à la fois par un comédien et par son double marionnettique. Des alter egos au style hyperréaliste, mais qui mesurent à peine 90 cm. Pour Hagen Tilp, leur créateur:

En étant limitées par leur taille, les marionnettes (…) dégagent une certaine vulnérabilité. Elles laissent la possibilité au public de se projeter dedans"

C’est là tout le talent de Christoph Werner. Il se saisit de la proximité provoquée par ces êtres de latex et chiffon pour ouvrir un peu plus l’horizon imaginaire. L’introduction du manipulé, au côté du non manipulé, floute les contours entre illusion et réalité, et crée une nouvelle strate fictionnelle dans la géologie du texte de Pommerat.

Misanthropie désenchantée

Pourtant, si Ma Chambre froide adopte des points de vue et des temporalités multiples, la trame narrative tend vers une certaine simplicité. Chaque scène correspond à une situation claire, relatant une histoire unique. Le tour de force de la pièce est de contenir dans ce grand récit feuilletonné un univers contrasté et foisonnant: descriptions réalistes et vagabondages oniriques, préoccupations sociales et questionnements métaphysiques, instantanéité de l’énoncé et mises en abîmes… L’humour, souvent noir, n’est pas absent.

"Je ne crois pas que le théâtre soit le lieu idéal d'expression des bons sentiments", confiait Joël Pommerat, (Théâtres en présence, 2007). Et dans Ma chambre froide, les bons sentiments, on en est loin. Dans cette fable cruelle, chacun révèle sa petitesse et sa médiocrité. Si la pièce évite le misérabilisme et le manichéisme que le sujet aurait pu laisser craindre, elle est foncièrement cynique, au point de flirter parfois avec une misanthropie désenchantée. Dérangeant, et efficace.


Meine kältekammer (Ma chambre froide)
D'après Joël Pommerat/ Mise en scène de Christoph Werner
Du 5 au 9 mars au Théâtre Paris-Villette, Paris 19e, tél. : 01-40-03-72-23
le 16 mars au Théâtre Jean Arp de Clamart,
le 18 mars au Théâtre de Brétigny,
le 20 mars au Théâtre de Champigny.

N.B. Les réservations s'effectuent auprès du Théâtre de la marionnette à Paris.




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