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Le catalan, tu le parles… ou tu nous quittes

lundi, 12 mars, 2012 - 13:06

Panique linguistique en Catalogne: un tribunal a décidé que des élèves en difficulté avec le catalan ne pourraient suivre les cours en castillan qu'à titre "exceptionnel". Le verdict, contraire à la Constitution selon certains, relance la bataille linguistico-éducative entre partisans de l'immersion (le tout-catalan) et défenseurs du libre choix de la langue d'enseignement.

A première vue, Barcelone est un modèle de tolérance linguistique. Les gens vous parlent en catalan ou en castillan avec la même aisance, les journaux y sont publiés dans les deux langues et si vous voulez, vous aussi, apprendre à jongler entre ces deux langues officielles de la Catalogne, rien de plus simple: le gouvernement local offre des cours de catalan gratuits. Inutile de vous sentir limité si vous ne parlez que castillan, les Catalans vous reconnaissent à l’accent et s’adressent directement à vous dans la "langue des Espagnols".

Le catalan à l’école, on n’y touche pas

Cette paisible coexistence cache en réalité une interminable bataille entre, d’un côté, les partisans de la "catalanisation" à tout crin des espaces politiques, éducatifs et professionnels en Catalogne et, de l’autre, les défenseurs d’un modèle bilingue. Et comme souvent en Espagne, il faut choisir son camp.

Dernier épisode de ce conflit ouvert il y a près de 40 ans, dès la fin de la dictature franquiste, le verdict du Tribunal supérieur de justice de Catalogne (TSJC) jeudi 8 mars.

Il valide le modèle éducatif dit de "l’immersion linguistique". Qu'est-ce donc que l'immersion linguistique? C'est l’éducation publique avec pour unique langue d’enseignement le catalan.

Un système contesté. Trois familles se plaignaient en effet que leurs enfants ne puissent pas suivre les cours en castillan. Le tribunal requiert alors une solution "exceptionnelle" pour ces bambins, mais décide que le catalan restera la langue principale à l’école.

Mais depuis 1994, le Tribunal Suprême et le Tribunal Constitutionnel, les deux instances les plus élevées de la hiérarchie judiciaire espagnole, se sont prononcées à plusieurs reprises sur le caractère inconstitutionnel du modèle d’immersion linguistique.

A la rentrée, le même TSJC qui rend aujourd’hui cet avis, donnait lui aussi un ultimatum de deux mois au gouvernement catalan pour mettre en place un système éducatif bilingue pour toutes les familles, pas seulement pour trois!

répond Francisco Caja, président de Convivencia Cívica Catalana, l’association qui a représenté les trois familles au tribunal et s’apprête à porter l’affaire en cassation. Selon cet homme, dont la barbe est aussi longue que la déception devant un tel verdict, le gouvernement catalan veut "éradiquer le castillan de Catalogne" en instaurant une "pédagogie de la haine" contre le castillan.

Un équilibre linguistique jamais atteint

A l’instar des analyses publiées dans ABC ou El Mundo, "les journaux de Madrid" comme les appelle parfois la presse catalane, Francisco Caja n’arrive pas à croire que le Tribunal de Catalogne ait pu prendre une telle décision.

Celle-ci est en effet contraire aux 5 derniers verdicts du Tribunal Suprême ou du Tribunal Constitutionnel, supérieurs hiérarchiquement. 

Pas de doute, il aura subi "la pression des lobbys catalanistes subventionnés par le gouvernement catalan".

Dans le verdict 337/1994 du Tribunal Constitutionnel espagnol évoqué par Francisco Caja, les juges rappellent la nécessité de préserver un équilibre entre la volonté de "corriger positivement une situation historique d’inégalité face au castillan" et le devoir "pour tous les Espagnols de connaître et d’utiliser le castillan (…) sur tout le territoire national."

En fait, depuis le retour à la démocratie, la coexistence entre les deux langues n’a jamais atteint cet équilibre défendu par la Constitution espagnole.

Les 2.300 contre la nation

Il y a plus de vingt ans, le 25 janvier 1981, le "manifeste des 2.300" publié sur le journal Diario 16, et signé par des personnalités politiques et intellectuelles vivant en Catalogne, réclamait déjà une égalité de droits pour les "castellano hablantes", ceux qui parlent castillan. Le journal catalan Avui publia vite une réponse: le "manifeste de Crida", du nom d'une organisation indépendantiste qui a fait de la défense de la langue catalane une priorité. L'affrontement va durer douze ans.

Boycott d'entreprises nationales comme Renfe (la SNCF espagnole), Correo (la poste) ou Telefonica, flashmobs contre l’étiquetage en castillan dans les supermarchés, "train des nations" jusqu’à Strasbourg: l’organisation indépendantiste mise sur la désobéissance civile pour que le catalan s’impose.

"Som una nació" ("Nous sommes une nation") est leur slogan, le catalan, leur ciment. A cette époque, sous le gouvernement catalan de Jordi Pujol, des subventions publiques destinées à l’Asociación Catalana de Vexilología sont détournées au profit de l’organisation indépendantiste, comme l’a alors révélé le journal El Pais.

Une nation, une langue… et (beaucoup) de subventions

Du manifeste des 2.300 aux trois familles plaignantes qui souhaitent que leurs enfants apprennent les maths en castillan, la requête est toujours la même, revenir sur la politique linguistique de la communauté catalane, dont la loi de 1998 dispose que la langue 'véhicule' dans l’enseignement est le catalan.

Face à eux, SomEducació, la plateforme créée pour défendre l’immersion linguistique catalane. Dont le combat se résume à un précepte: une nation (la Catalogne) qui se respecte se doit d’enseigner sa propre langue à ses enfants.

Muriel Casals, la présidente d’Òmnium Cultural, principal instigateur de SomEducació, s’est dite satisfaite de la décision du TSJC. Mais se désole de ce type d’entraves juridiques qui freinent la quête d’excellence éducative en Catalogne.

L’association à velléité indépendantiste créée en 1961 reçoit des subventions généreuses du gouvernement catalan, 1,4 millions d’euros distribués pour 2012, ce qui fait dire à certains que "les coupes budgétaires touchent tous les citoyens catalans, mais certains plus que d’autres".

Muriel Casals a rappelé que l’autorisation d’enseigner en castillan ne saurait être que temporaire, afin de remettre à niveau les enfants qui, par la suite, pourront suivre l’enseignement en catalan comme leurs camarades de classe.

Médecins, immigrés: "en català, si us plau" (en catalan s'il vous plait)

L’enjeu est de taille pour les familles immigrées dont la langue d’origine est le castillan. Selon le recensement du 1er juillet 2011 réalisé par le gouvernement catalan, sur le total de la population étrangère présente en Catalogne, 5,4% sont Equatoriens, 4,4% Boliviens, 3,7% Colombiens, 2,7% et 2,4% Argentins, sans compter les Honduriens, Cubains ou Mexicains.

Pour les candidats à l’installation en Catalogne, la maîtrise du catalan va devenir une condition sine qua non pour obtenir des papiers, selon la nouvelle loi d’immigration approuvée par le directeur de l’immigration au gouvernement. Le certificat de premier accueil sera ainsi octroyé à ceux qui auront validé un cours de 90 heures de catalan.

Autre domaine où le castillan n’est plus le bienvenu, l’hôpital. Un protocole à destination du personnel de la santé publique catalane distribué par le ministère de la Santé catalan leur demande non seulement de s’exprimer exclusivement en catalan, mais aussi de continuer à le faire face à une personne qui ne maîtrise pas la langue. Plutôt que de changer de langue, il est recommandé de poursuivre en catalan et "d’utiliser un langage simple et facilement compréhensible, de parler lentement, d’utiliser des ressources non verbales et du matériel graphique".

Faites ce que je dis, pas ce que je fais

Alors que la plateforme SomEducacio assure aux journalistes que l'immersion linguistique n'est pas négociable, l'Association pour la Tolérance fait valoir "le droit à décider" la langue de l'éducation pour les parents d'élèves.

Dans une vidéo teintée d'humour et de bon sens, la définition du verbe décider – "choisir librement en accord avec ses propres critères" – est suivie des différents domaines de la vie où la décision coule de source. Le choix du lieu de vacances, du journal, du mari ou de la femme… et la langue de l'éducation de ses enfants.

Et l'association de dégainer un argument massue: Artur Mas, le plus ardent défenseur politique de l'immersion linguistique et président du gouvernement catalan, a décidé de placer son fils dans un collège privé où l'enseignement est donné autant en catalan qu'en castillan. L'ex-président du gouvernement catalan, José Montilla, a lui placé son fils dans un collège allemand. Il n'y reçoit qu'une heure de catalan par semaine.

La vidéo de l'Association pour la tolérance,
en faveur du libre choix de la langue d'enseignement:


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