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Les monnaies locales se multiplient en Allemagne

mardi, 20 mars, 2012 - 15:00

L'euro fait grise mine? Troquez-le! En Allemagne, les monnaies locales fleurissent, offrant une alternative monétaire stable et flexible aux consommateurs et commerçants. De précieux outils économiques, pas nouveaux pour un sou, qui n'ont pas su s'imposer dans la France centralisatrice.

Le charbon fait son retour à Oberhausen. Cette ancienne ville minière, connue pour avoir abrité le défunt et regretté Paul le Poulpe, est au bord de la faillite. Plombée par une dette de 1,83 milliard d’euros, la commune de 215.000 habitants située en Rhénanie-du-Nord-Westphalie parvient difficilement à rembourser ses emprunts.

Une troupe de théâtre de Hambourg de passage dans la cité vient toutefois de lancer une initiative originale pour relancer le commerce local.

Payer son ciné en charbon

Son nom, Kohle, signifie en argot, à la fois charbon et argent. Cette nouvelle monnaie complémentaire va être acceptée pendant deux semaines par une cinquantaine de commerçants locaux. Du tatouage au ticket d’entrée du stade municipal, en passant par une coupe de cheveux ou une projection au cinéma, tout pourra être payé en "charbon".

Cette idée n’est pas nouvelle. Les monnaies locales ont existé en Europe de façon continue entre Charlemagne et Napoléon. Les pièces de métal précieux, en or ou en argent, étaient utilisées pour le commerce lointain ou le paiement des taxes royales. Et les monnaies locales en plomb, en zinc ou en cuivre, qui étaient émises par les autorités municipales ou religieuses, servaient, elles, de moyen d’échange dans la vie quotidienne.

Le succès des systèmes monétaires régionaux ne s’est jamais démenti au fil des siècles. Leur "abolition n’a rien à voir avec une question d’efficacité économique", expliquent Bernard Lietaer et Margrit Kennedy dans leur excellent ouvrage intitulé Monnaies régionales, de nouvelles voies vers une prospérité durable (Ed. Charles Léopold Mayer).

La véritable cause est plutôt à rechercher dans les aspirations unificatrices de l’autorité centrale (…) qui entendait étendre l’usage de son propre système monétaire pour mieux contrôler les économies régionales.

Monnaies anti-crise

La crise financière actuelle a toutefois encouragé la réapparition de ces devises. En Allemagne, plus de 25 monnaies locales sont déjà en circulation et une bonne trentaine d’autres projets sont bien avancés.

Le projet le plus abouti est sans aucun doute le ChiemgauerLancée en 2003 à l’école de Waldorf à Prien afin de récolter des fonds pour la construction d’un gymnase, cette devise est devenue au fil des années la monnaie locale la plus importante d’Europe. Elle est aujourd’hui acceptée par 590 commerçants et 237 associations.

Plus de 645.000 Chiemgauer sont déjà en circulation contre 50.000 en 2005. Les billets d'une valeur de 1 à 50 Chiemgauer (CHM) sont échangés dans 45 points de vente de la région, au taux d'un euro contre un CHM. Mais 70% des paiements sont effectués électroniquement grâce à la Regiocard que reçoit chaque utilisateur.

Notre objectif n’est pas de remplacer l’euro mais d’encourager le commerce régional tout en finançant des projets associatifs comme des crèches ou des complexes sportifs,

souligne Christophe Levannier, un commerçant de Traunstein qui travaille sans relâche sur ce projet. 3% des sommes échangées en Chiemgauer sont en effet distribués à l’association choisie par le consommateur final. Plus de 215.000 CHM ont ainsi déjà été reversés. Ces 3% sont financés par les entreprises participantes. Lorsqu’elles veulent échanger leurs bons en euros, ces dernières doivent en effet verser des frais de change équivalent à 5% de la somme et 3% de cette commission est reversée aux associations, le reste couvrant les frais de la coopérative Regios.

Faites tourner la monnaie !

L’autre grande originalité de cette monnaie locale est son système de "fonte". Au début de chaque trimestre, chaque bon doit ainsi recevoir un timbre dont le prix équivaut à 2% de sa valeur faciale. M. Levannier explique pourquoi:

Cela encourage les consommateurs à dépenser plus rapidement leur argent Avant la fin de chaque trimestre, les échanges en CHM augmentent de 20% car les gens veulent se débarrasser de leurs billets pour ne pas payer le timbre. Le Chiemgauer circule de ce fait deux à trois fois plus rapidement que l’euro.

Dans le monde, plus de 2.500 de ces devises parallèles auraient été créés. Certaines ne sont utilisées que par une poignée de personnes alors que d’autres passent par les mains de dizaines de milliers de consommateurs. De nombreuses monnaies complémentaires n’utilisent pas non plus de liquidités. Elles se servent d’un modèle plus proche du troc que du commerce traditionnel.

Payer de son temps

Un des exemples les plus anciens est celui du WIR en Suisse. Adopté par 60.000 sociétés, soit environ 20% à 30% des PME du pays, ce moyen de paiement, qui a été créé en 1934, existe sous forme de chèques ou de carte à puce. Concrètement, ce système monétaire qui fonctionne en circuit fermé permet la vente de produits et de services en utilisant comme unité de compte le WIR. L’entreprise vendeuse reçoit un crédit dans cette devise et la société acheteur le débit correspondant.

Une étude du chercheur américain James Stodder a montré que cette monnaie, dont le chiffre d’affaires annuel est compris entre 1,5 et 2 milliards de francs suisses, était la raison principale qui expliquait la stabilité de l’économie suisse.

Il agit de manière anticyclique. Dans les périodes de récession, l’activité en WIR augmente et elle ralentit lorsque la croissance est forte.

souligne Michel Wilson, un fonctionnaire territorial de la région Rhône-Alpes.

Les monnaies complémentaires permettent également de pallier certaines carences des pouvoirs publics. Au Japon, plus de 460 systèmes de Fureai Kippu (littéralement "ticket de relation cordiale") aident des centaines de milliers de personnes. Ces organisations non gouvernementales locales prennent en charge tous les services qui ne sont pas couverts par l’assurance maladie. Une personne qui aide par exemple un homme avec une jambe dans le plâtre à faire ses courses recevra ainsi des unités de temps sur son compte électronique qu’il pourra utiliser plus tard ou transférer à ses parents à l’autre bout du pays.

Le centralisme français contre les monnaies locales

L’Ithaca Hours, dans l’Etat de New York, utilise, lui aussi, comme unité de compte le temps. Et au Brésil, le Saber ("savoir" en portugais) encourage l’entraide entre les écoliers et permet à terme de payer leurs frais universitaires.

La France rechigne pourtant toujours à utiliser ces monnaies locales. "Nous sommes un pays très administré qui a du mal à se défaire de ce modèle", renchérit M. Wilson. Lancé dans cinq régions, le Sol (pour solidaire) vise à introduire plusieurs monnaies complémentaires sur une seule carte à puce. Cette carte de fidélité, qui fonctionne dans les enseignes qui participent à ce réseau, permet aussi d’échanger du temps, des savoirs et des services et elle valorise des activités à caractère écologique, social et solidaire. Mais son modèle est aujourd’hui jugé trop complexe. Aux yeux de M. Levannier,

Le Sol est ambitieux mais sa mise en œuvre n’a pas fonctionné. Pour fonctionner, une monnaie complémentaire doit suivre un modèle simple et rester locale.

En se lançant aux quatre coins de la France, le regio français a perdu son côté identitaire. Financé pendant cinq ans par les pouvoirs publics, ce projet ne pouvait pas non plus prétendre venir "de la base". Le centralisme hexagonal a tué cette belle idée dans l’œuf. Notre pays devrait redécouvrir les avantages du charbon…




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