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A Barcelone, la vigne adoucit les troubles mentaux

lundi, 26 mars, 2012 - 08:11

Leurs troubles psychologiques auraient pu laisser ces douze jeunes Barcelonais sur le bord de la route. Apprentis viticulteurs depuis 15 mois à la coopérative de vin solidaire L’Olivera, ils découvrent les règles du monde professionnel en concevant le prestigieux vin de Barcelone. Avec l’espoir d’un nouveau départ à la clé. Reportage

Devinette. Ils ont Barcelone à leurs pieds et depuis un an, ils enivrent les invités des réceptions officielles de Xavier Trias, le maire CiU (parti nationaliste catalan de droite) de la capitale catalane. Qui sont-ils? A Can Calopa, depuis les hauteurs du Parc naturel Collserola qui surplombe les 1,6 millions de Barcelonais, 12 jeunes – Jose, Jose Antonio, Ivan, Edu, Carlos, Àngel, Javi, David, Víctor, Óscar, Joan, Cristian – conçoivent le vin officiel de la ville de Barcelone sur les trois hectares de vignes de cépages méditerranéens, des syrah et grenache espagnols au sangiovese italien, en passant par les grecs agiorgitiko et aglianico.

Un maire mégalomane créé un vin solidaire

En mars 2001, quand le maire socialiste Joan Clos lance l’idée de créer un vin pour la ville de Barcelone, l’opposition ironise. Le porte-parole de l’actuel parti au pouvoir, le CiU, affirme alors "ne pas comprendre la mégalomanie du maire".

Onze ans plus tard, le maire Xavier Trias a oublié se réticences d'antan et arrose toutes ses réceptions avec du vin rouge de Can Calopa, sans perdre une occasion de rappeler la portée œnologique du projet, qui préserve les cépages méditerranéens situés entre le 42 et le 38ème parallèle, ainsi que son essence solidaire. Les douze viticulteurs souffrent tous, en effet, de troubles de comportement, voire de maladies mentales.

Loin de l’ambiance feutrée des "brindis" (cocktails) de la plaça Sant Jaume, la solidarité entre Edu, Carlos, Juan, Victor et les autres apprentis vignerons de Can Calopa a mis plus du temps à s’installer.

Pendant les premiers mois, il y en avait parfois un de levé sur les 12, les disputes étaient assez fréquentes, il fallait répéter chaque jour les mêmes exigences pour que le travail soit fait",

se rappelle Rocio, responsable des trois hectares de ceps de Can Calopa, qui ont donné quelque 13.000 bouteilles en 2011.

L’exclusion sociale plus forte que la maladie mentale

La cause de ces débuts difficiles? Si les 12 jeunes sélectionnés par la mairie pour vivre et travailler dans les vignes de la ville souffrent "de troubles de comportements en majorité, certains de handicaps, voire de maladies mentales", comme l'explique Gemma, une des monitrices diplômée de psychologie. "Les problèmes quotidiens sont plus dus à leur exclusion sociale et à la déstructuration familiale dont ils ont souffert qu’à leurs troubles psychologiques", précise la jeune femme, qui partage son temps entre la coordination du travail de la vigne et l’organisation d’activités sociales, une fois le dur labeur terminé.

On n’attend pas d’eux qu’ils connaissent le monde du vin sur le bout des doigts, mais on fait en sorte qu’ils acquièrent une discipline de travail: se lever à l’heure, travailler en équipe, respecter l’autre…",

précise Rocio. "Regarde Edu par exemple, maintenant il me note toutes les allées qu’il a débroussaillées par écrit", dit-elle en montrant le jeune fan de rap de 19 ans, concentré sur sa débroussailleuse, beaucoup moins "distrait" qu’à ses débuts.

"La plupart n’avaient pas d’autre endroit où aller"

Edu ne se bine pas trop. S’il aime la débrousailleuse, le monde du vin n’est pas pour lui. Il se voit plus continuer dans la jardinerie et sait que la carte de visite de Can Calopa lui ouvrira des portes. En attendant, il pense au rap, sa passion, et à la nouvelle petite amie qu’il s’est dégoté devant la station de train de Molins de Rei, la ville la plus proche, à 5 kilomètres.

La passion de Christian, ce n'est pas encore les filles et il n’exprime pas, non plus, d’amour démesuré pour la vigne. A 18 ans, le benjamin de la résidence est aussi le plus calme et le plus patient, une vertu appréciée par Rocio et Gemma. Toute son attention est tournée vers les oiseaux et les lapins qu’il nourrit chaque jour. Plus tard, il voudrait travailler dans une animalerie.

D’où viennent Edu, Christian et les autres? La plupart ont été orientés après une formation en jardinerie destinée aux jeunes sur le point d’abandonner leurs études. "La plupart n’avaient pas d’autre endroit où aller", résume Rocio.

D’autres reviennent de plus loin. De Victor, "on ne sait pas ce qui est vrai", regrette Albert, un agriculteur qui supervise leur travail dans la vigne avec Rocio. Une chose est sûre, "quand il est arrivé, il était maigre comme un fil de fer et ne voyait pas un mètre", se souvient Maria Dolors, la responsable du centre.

Après son deuxième plat de macaronis, ce jeune brun à lunettes part nourrir les lapins avec Christian, et, à 15h30, sauf quand il s’évade pour une sieste au soleil, il élague les vignes comme tous ses camarades.

Certains manient mieux que d’autres le sécateur. Mais après tout, nous ne travaillons avec eux que depuis un an, et ils ont tous évolués, ça se voit dans tous les domaines."

Victor, Christian et José Antonio sur les hauteurs du parc Collserola ont profité d'un système de solidarité efficace en Catalogne pour les personnes souffrant de troubles psychologiques.

Ce que j’ai appris ici, c’est que nous sommes tous handicapés à notre manière. Ce qui compte, c’est de traiter les gens sur un pied d’égalité",

souligne Gemma.

Une vision du monde qui imprègne le travail de tous les membres de L’Olivera, la coopérative qui gère Can Calopa depuis deux ans. Créée en 1974 dans le petit village catalan de Vallbona de les Monges, la coopérative a d’abord existé pendant 8 ans sous la forme d’une communauté où vivent et travaillent main dans la main des personnes désireuses de changer le regard porté sur le handicap mental, avec des individus souffrant de troubles psychologiques.

Peu à peu, ils se convertissent à la viticulture pour pouvoir poursuivre l’aventure financièrement et, 30 ans plus tard, les bouteilles qui sortent de leur cellier se vendent comme des petits pains, tant pour leur goût que pour la singularité de leur démarche.

Marketing municipal

A Can Calopa, le vin est réservé à la mairie et "nous ne savons pas vraiment qui y goûte", précise Rocio, qui avoue n’avoir jamais trinqué avec Xavier Trias. La ville de Barcelone est friande de communication et son vin en est une arme supplémentaire.

A peine le Mobile World Congress achevé, la Fira, salon d’exposition de la ville, accueille Alimentaria, le Salon international de l’alimentation les 27 et 28 mars prochains. Le vin de Barcelone aura-t-il droit à son stand? Il le mériterait, tant ce projet d’agriculture locale et sociale confère à Barcelone une image progressiste en comparaison à Santa Comba Dão, la ville de naissance du dictateur portugais Salazar où la "cuvée Salazar", le projet viticole de la ville, macère dans le passéisme.

Joan et Oscar ne se doutent pas qu'ils participent à l'image de la capitale catalane alors qu’ils élaguent les ceps de Syrah entre les allées de Can Calopa. Il est 17h30, ce vendredi 23 mars. Demain c'est le week-end avec la possibilité de retrouver leurs petites-amies. Dans deux ans, ils partiront peut-être vers une autre formation en jardinerie. Les plus doués trouveront un boulot et Christian ouvrira peut-être une animalerie. 




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