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L’Europe perd Antonio Tabucchi

lundi, 26 mars, 2012 - 17:29

Ecrivain italien majeur, apôtre de la liberté, adversaire acharné de Berlusconi et de ce monde au service des affairistes, Tabucchi est mort au Portugal, sa seconde patrie.

Celui qui ne reconnaissait plus l'Italie est mort dimanche soir à Lisbonne. Né à Pise en 1943, Antonio Tabucchi avait découvert et adopté le Portugal dans les années soixante alors qu’il était étudiant. Fidèle à cette passion folle pour le pays de la Révolution des œillets, cet écrivain majeur sera enterré, comme il le souhaitait, dans sa ville d'adoption.

En novembre dernier, Tabucchi, qui parlait parfaitement les quatre langues latines, s'était posé une fois de plus en Européen authentique et exigeant. Dans un article publié par El Pais à l'occasion de la démission du Cavaliere, "déberlusconiser l'Italie", il appelait les citoyens du continent à "erradiquer ce microbe qui se propage partout en Europe", ce monde fictif au service des affairistes. Il disait encore:

Quand je lis sur les murs des villes italiennes: "à bas le couscous, vive la polenta !", j'ai aussitôt envie de manger du couscous, moi qui ne l'aime pas tant.

Antonio Tabucchi a très tôt trouvé l’Italie trop étroite. Après la guerre pourtant, la péninsule traversait une période de forte expansion économique qui allait modifier le paysage politique et culturel. Sur la scène politique, la Démocratie chrétienne commençait à régner en maitre. Et puis il y avait la Dolce Vita de Federico Fellini. Et ce Marcello Mastroianni qui allait crever l’écran pendant tant d'années et imposer le mythe du "maschio" italien ravageur et rigolard.

Marcello et Pereira

Marcello qui a d’ailleurs insufflé de la chair et de l’âme au cinéma à l’un des plus grands romans d’Antonio Tabucchi, "Sostiene Pereira" ("Pereira prétend"), une histoire qui se déroule au Portugal de Salazar à l’aube de la deuxième guerre mondiale et met en scène un journaliste aux prises avec la dictature.

Sorti en Italie en 1994 alors que Silvio Berlusconi arrivait au pouvoir, le film était rapidement devenu de l’autre côté des Alpes, le symbole de la lutte pour le droit à l’information.

"Sostiene Pereira" c’est aussi la passion de Tabucchi pour ce Portugal et sa culture. Après avoir emménagé avec armes et bagages en Lusitanie, l’écrivain avait commencé à traduire les œuvres de Fernando Pessoa. Un travail qui lui avait ouvert les portes sur la littérature portugaise.

Le premier ouvrage d’Antonio Tabucchi "Piazza d’Italia" fut publié en 1975. Le dernier, "Racconti con figure" ("Histoires avec chiffres"), en 2011. Traduite en 40 langues, l’œuvre de l’Italo-portugais lui a valu les prix les plus importants, comme le "Médicis étranger" pour "Nocturne indien" transcrit à l’écran par Alain Corneau et le prix Campiello pour "Sostiene Pereira".

L'étoile polaire

Fou de la politique, Antonio Tabucchi s’était aussi essayé au journaliste notamment sur les pages du quotidien romain La Repubblica. Il enseignait également la littérature et la langue portugaise. "Je suis un professeur universitaire" disait-il, tout en ajoutant que l’écriture n’était pas une profession mais plutôt un instrument qui permet "de transposer les désirs, les rêves et l’imagination".

Plusieurs responsables politiques italiens et du monde de l’édition ont parlé de "perte inestimable". Pour l'éditeur Feltrinelli, 

C’est un ami, un compagnon de route, un homme qui a traversé son époque avec passion et rage, un grand écrivain qui nous a abandonné.

Le chef de l’Etat Giorgio Napolitano a également rendu hommage à l’homme et à l’écrivain

Pour sa part, l’ancien magistrat vedette du scandale politico-industriel "Mains propres", Antonio Di Pietro a parlé de la perte "d’un écrivain raffiné qui avait fait de la démocratie son étoile polaire". 

Mais reste surtout la mer floue des Açores, le voile noir des femmes de Porto Pim, le battement d'aile des pigeons qui raisonne au bas d'un escalier lisboète…




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