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Sur scène, Breivik rencontre Wilders

lundi, 26 mars, 2012 - 13:44

"Jusqu'où êtes-vous prêt à aller pour vos idées?", lance en mars 2010 Anders Breivik, l'auteur des attaques d'Oslo et Utoya, au chef de file de l'extrême droite néerlandaise Geert Wilders. La rencontre, fictive, est mise en scène à Amsterdam dans une pièce intitulée "Breivik rencontre Wilders".

Anders Behring Breivik – le tueur d’Oslo, responsable de la mort de 77 personnes – était à Londres au moment où le populiste Geert Wilders y présentait son film Fitna. Se sont-ils rencontrés ? Se sont-ils parlés ? Et que se sont-ils dits ? Sur cette base hypothétique, Théodore Holman, écrivain néerlandais bien connu pour son goût de la provoc’, a imaginé un dialogue entre les deux hommes. Un dialogue qui pose des questions de fond. Mais n’offre pas de réponse.

Il s’agit d’un travail de commande.  C’est le théâtre De Balie – le Comptoir -, l'un des hauts lieux de la vie culturelle d’Amsterdam, qui a demandé cette œuvre à Holman. Débats sur les sujets qui fâchent – les Pays-Bas sont-ils un état policier ? – ou avec les personnages les plus controversés du moment, rencontres littéraires, pièces d’avant-garde, cinéma d’art et d’essai… Le théâtre de la Place de Leide a plus d’une corde à son arc.

Le feu aux planches

La pièce de Théodore Holman a suscité un débat intense – mais, surtout à l’étranger où elle a été perçue comme un soutien à Wilders, voire de la propagande.

Le texte original de la pièce a été publié dans le magazine De Groene Amsterdammer. Mais, le spectacle présenté ce dimanche 25 mars au Balie est quelque peu différent. Il n’y a plus que deux personnages qui parlent – Wilders et Breivik. Les deux gardes du corps de Wilders ont été remplacés par un jeune homme d’apparence nord-africaine, qui ne parle pas. Il se déplace sur scène au gré du dialogue et sa gestuelle semble renforcer ou contredire ce qu’il entend.

Le texte présenté aujourd’hui est plus concentré, plus ramassé que le précédent. Plus choquant aussi, sans doute. Il s’agit d’une lecture: en effet, les deux acteurs tiennent en main les feuillets A4 qu’ils ne quittent que rarement des yeux.

Breivik et Wilders plus vrais que nature

La petite salle du Balie est comble. Les deux comédiens se tiennent debout au centre de la scène. Thijs Römer est un Breivik plus vrai que nature, même physiquement: blond, le regard clair, il arbore le fameux t-shirt Lacoste rouge que le tueur d’Oslo portait lors de sa première audition. Son jeu, entre raideur et immaturité, rend bien le personnage pris entre ses idéaux chevaleresques, sa paranoïa et son goût du déguisement.

Le choix de Hugo Koolschijn pour incarner Wilders semble curieux au départ. L’acteur presque chauve est loin d’être aussi grand que 'Captain Peroxyd' qui mesure près de deux mètres. Mais dès les premières paroles, le spectateur oublie le physique. L’intonation, l’ironie cinglante, le débit saccadé comme une rafale de mitrailleuse: c’est bien Wilders qui est devant nous.

Quand Koolschijn se moque des armures de chevalier de Breivik, j’entends la voix de Wilders qui dit à Mark Rutte, en septembre dernier "Doe eens normaal, man !" ("Agis normalement pour une fois, mec !"). C’est bien la même agressivité, la même assurance d’avoir toujours raison, la même férocité qui tranche tellement avec le ronron des politiciens de La Haye. Ce ton bagarreur qui plait tant à ses électeurs !

Le dialogue se déroule en mars 2010. Wilders vient de présenter son film Fitna, pamphlet islamophobe à Londres. Une présentation qui n’était pas de tout repos. L’avion qui doit reconduire le leader populiste à Schiphol a 50 minutes de retard. Wilders attend dans une salle VIP de l’aéroport. Un homme veut lui poser quelques questions. C’est un Norvégien, du nom d’Anders Behring Breivik.

Breivik: un "chevalier" qui admire Wilders

Dès qu’il entre, il s’agenouille devant Wilders. C’est un chevalier et il admire Wilders. Il est ici pour lui poser une simple question : "Monsieur Wilders : jusqu’où êtes-vous prêt à aller ?"

Wilders le prend de haut, se moque de "ses jolis costumes" lorsque Breivik lui montre ses photos de lui en chevalier ou en franc-maçon. Il s’énerve à plusieurs reprises. Veut rompre le débat.

Breivik est un idéaliste. Il prétend défendre la civilisation occidentale. Il se dit chrétien. Il croit à la culture chrétienne, mais ne sait pas s’il croit en Dieu, ce qui déchaîne l’ironie du politicien. Breivik déclare à plusieurs reprise son admiration pour Wilders. "J’admire même votre paranoïa !", s’exclame-t-il.

Breivik croit en la "justice absolue". Il croit que les musulmans sont mauvais, qu’il faut s’en débarrasser pour sauver l’Europe. Wilders rétorque que c’est l’islam, idéologie totalitaire qu’il faut détruire, pas les musulmans. "Arrêter des musulmans qui n’ont rien commis ne convient pas à un état de droit", affirme Wilders.

"Le populisme est la démocratie"

Le malaise du spectateur croît à mesure des échanges. Tels celui-ci, qui ressemble à un de ces sophismes tant répétés par Wilders:

  • Breivik : Je m’aperçois que Monsieur Wilders, le soi-disant populiste, est un vrai démocrate.
  • Wilders : En effet ! Vous comprenez que j’ai entendu des milliers de fois dire que je suis un populiste. Je réponds alors : un démocrate est quelqu’un qui croit dans la décision que prend une majorité. Un populiste est quelqu’un qui croit dans une majorité qui prend une décision. Bref : le populisme est la démocratie. La majorité gagne. Vous ne croyez pas à cela ?

Et puis, à un moment, Breivik est déçu: il s’attendait à un soutien du politicien, à être compris et encouragé dans sa démarche et il ne rencontre qu’ironie et rejet de sa vision idéaliste.

  • Breivik : Avec le triste constat que nous partageons la même pensée, le même jugement, la même analyse, les mêmes sentiments, mais que nous agissons différemment.
  • Wilders : A chacun ses responsabilités.

A la fin, Breivik se retire. Il n’a pas su capter l’adhésion de Wilders pour son combat. Malgré la communauté d’idées, Wilders ne sera pas un "chevalier". Il reste un politicien.

"La télévision est ma meilleure amie"

Tout au long de la pièce, Holman assène quelques vérités telles que

Je ne hais pas la presse, Monsieur Breivik. Sans la presse, mon parti aurait déjà rendu l’âme. Sans l’attention des médias, je n’aurais jamais pu diffuser mon message. La télévision est ma meilleure amie. Probablement même la seule.

Pour autant, le spectateur qui attendait des réponses définitives, voire une condamnation de Wilders ne peut qu’être frustré. Holman s’est contenté de poser des questions et il laisse au spectateur le choix des réponses.

Wilders est-il l’égal de Breivik ? Est-il un fasciste déguisé ou un réel démocrate ? Est-il coupable ou co-responsable de la tuerie d’Oslo ?

Ces questions traversent le texte en filigrane, mais ce dernier n’apporte pas de réponse définitive. La version originale se concluait d’ailleurs par une question de Wilders à l’un de ses gardes du corps, à propos de Breivik:

"Finalement, était-il fou ou pas ?

Wilders co-responsable de la tuerie d’Oslo

Wilders est-il coupable de la tuerie d’Oslo et d’Utoya, au cours desquelles Breivik a tué 77 personnes ? Evidemment non. Mais la diffusion de ses idées, le martèlement inlassable de thèses racistes et islamophobes constituent

une atmosphère apocalyptique grâce à laquelle des gens comme Breivik en arrivent à commettre ces actes.

Celui qui s’exprime ainsi, c’est Bart van Spruyt, au micro de la télévison nationale néerlandaise (NOS) en juillet 2011, peu après le massacre.

Van Spruyt connaît bien Wilders. Il est le fondateur du think-tank ultraconservateur 'Edmund Burke' et a failli faire route avec Wilders. Lorsque ce dernier a quitté le parti libéral pour fonder sa propre formation politique, il a proposé à van Spruyt d’être son partenaire.

Un rare honneur que van Spruyt a finalement refusé après beaucoup d’hésitations. Aujourd’hui, l’allié d’hier est horrifié par les conséquences des thèses pourtant très proches des siennes.

C’est aussi la thèse de l’avocat de Breivik:

Nous ferons témoigner des gens de milieux extrémistes qui raconteront comment ils pensent, afin d'établir que d'autres, sans aller jusqu'au passage à l'acte, partagent la même idéologie ou le même mode de pensée, soutient l'avocat. Ce que nous voulons montrer, c'est que nous avons à faire à une idéologie, et qu'il n'est pas le seul à la défendre, qu'il n'est donc pas un psychotique qui vivrait dans un monde à part.

Le passage à l’acte : est-ce cela aussi qui sépare le chevalier Breivik du politicien Wilders ?

Le procès de Breivik qui s’ouvrira le 16 avril prochain devrait apporter un éclairage important sur ce lien entre idées xénophobes et actions meurtrières.




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