Connexion

Syndicate content

En Espagne, une grève générale peut en cacher une autre

jeudi, 29 mars, 2012 - 13:36

Les deux syndicats majoritaires en Espagne ne sont pas les seuls à avoir appelé à la grève générale. Chômeurs, retraités et étudiants précarisés sont, eux-aussi, dans la rue pour une grève sociale alternative. Un tour de chauffe à l'approche du 15 Mai, anniversaire de la naissance du mouvement des Indignés. Reportage dans les rues de Barcelone.

Les syndicats majoritaires n’ont rien obtenu depuis des années parce qu’ils sont installés. Ils font partie du système et vivent des subventions publiques. Après, ils viennent récupérer la mobilisation les jours de grève, comme aujourd’hui.

Il est 11 heures, Cristina et Elena manifestent sur l’avenue Passeig de Gracia à Barcelone, loin des piquets de grève tenus par les syndicats majoritaires CCOO et UGT dans les grandes entreprises et les administrations. Devant leurs yeux, les iaioflautas, les "papys hippies" qui soutiennent les indignés dans leur combat pour l’obtention d’une démocratie réelle, ont rejoint des syndicalistes de la CGT portés par un char qui crache du Ska-P.

L'alternative aux syndicats

Les boutiques encore ouvertes, Massimo Dutti ou Corte Inglés, sur cette avenue très commerçante, doivent vite baisser les stores face à l’arrivée de manifestants, prêts à tout pour empêcher l’entrée de clients. Inscrites à la fac, les deux jeunes filles avaient prévu de rejoindre la manifestation d’étudiants qui se déroule plus bas sur la Place de l’Université, mais en découvrant la fraîcheur et la créativité des iaioflautas, elles ont préféré rester.


© Emmanuel Haddad

De mémoire d’Espagnol, c’est la première fois qu’une grève générale lancée par les deux syndicats majoritaires CCOO et UGT, la huitième depuis le rétablissement de la démocratie, pourrait être sérieusement complétée, voire concurrencée par une grève alternative. Car si tout le monde est dans la rue contre la réforme du travail, l’unité n’est que de surface:

Au final, tout le monde appelle à la grève, mais depuis 20 ans, il y a une séparation entre d’un côté CCOO et UGT, qui se sont plus positionnées du côté du PSOE [parti socialiste espagnol, ndlr] que de celui de la rue, et de l’autre, le syndicalisme alternatif qui préfère la voie de la contestation à celle de la négociation,

précise Carlos Taibo, professeur de sciences politiques à l’Université Autonome de Madrid.

Sieste collective

En convoquant les Barcelonais à une grève de la consommation à 10h, puis à une sieste collective à 14h, les iaioflautas ne comptent pas concurrencer la manifestation générale:

Sociaux-démocrates, communistes ou indignés, nous avons tous un objectif commun, comme jadis contre Franco: c’est la crise économique et ses responsables !

rappelle Luis Moreno, 81 ans, un manifestant de toujours, dont l’appartenance à la CCOO n’empêche pas aujourd’hui d’enfiler la blouse des iaioflautas et d’entamer une danse sur le ska de la CGT.


© Emmanuel Haddad

Derrière le stand sandwich des "papys hippies" émergent les drapeaux verts de l’Intersyndicale Alternative de Catalogne, qui tente d’afficher sa différence face à CCOO et UGT. Luis Blanco, son porte-parole, résume les raisons de la suspicion:

En 2010, trois mois à peine après avoir appelé à la grève générale, les deux syndicats majoritaires signaient la réforme des retraites avec le gouvernement de Zapatero. Ils reçoivent non seulement des subventions publiques mais aussi privées, de la part d’entreprises comme Telefónica ou la [banque] Caixa, ce qui limite leur velléité critique.

Mobiliser les "99%"

Personnes âgées, étudiants, chômeurs: la plupart des manifestants qui bloquent les rues et font fermer les boutiques, ne travaillent pas. Ce sont les "99%", ceux dont la précarité précède et dépasse les conséquences de la réforme du travail entrée en vigueur par décret le 10 février. Alors que les syndicats majoritaires sont surtout suivis dans les grandes entreprises et dans la fonction publique, ces mouvements alternatifs tentent de faire réagir les 99,23% de personnes qui sont, soit employées dans des entreprises de moins de 50 salariés, soit au chômage.


© Emmanuel Haddad

Ce sont les indignés, seule étiquette capable d’envelopper cette population à géométrie variable. Judith, membre de Democracia Real Ya, une des plateformes qui compose le mouvement des Indignés, précise que plutôt qu’une grève du travail, les 99% organisent "des grèves de consommation, de transport, d’énergie…"

Une grève qui aille au-delà du simple fait de ne pas aller au travail, pour inclure les chômeurs, ainsi que ceux qui ne se sentent pas représentés par les syndicats.

La grève classique, celle qui prendra corps sur la Plaça Catalunya à 18h, c’est du tout-cuit pour cette jeune indignée:

La classe dirigeante comptait déjà dessus et on ne pense pas qu’elle changera grand-chose. En Grèce, ils en sont déjà à 27 grèves générales.

A tous ceux qui espèrent le grand soir au bout du "29M" – le nom de cette journée de grève générale du 29 mars -, les indignés répondent qu’il ne s’agit que de "chauffer les moteurs pour la grande manifestation prévue pour le premier anniversaire du 15M [15 mai 2011, ndlr], les 12 et 15 mai prochains".

Car s’il y a une chose sur laquelle ni les syndicats majoritaires ni les mouvements alternatifs ne doutent aujourd’hui, c’est que la grève générale du 29M ne suffira pas à faire changer le gouvernement de Mariano Rajoy d’avis. Hier, le ministre de l’Economie Luis de Guindos n’a pas laissé de place au doute quant à l’impact du 29M: "Nous ne changerons pas un iota de la réforme du travail".




Pays