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Jacquerie citoyenne au Portugal pour sauver les mairies

mardi, 3 avril, 2012 - 11:17

Après la suppression des écoles, des bureaux de postes et des dispensaires, le gouvernement veut fermer les petites mairies. Face à cette désertification administrative, les Portugais ruraux se mobilisent. Une jacquerie citoyenne.

On aurait pu penser à un festival de groupes folkloriques en plein air, empruntant l’avenue de la Liberté, au son des cornemuses et des accordéons, rythmé par les chants et les danses. Une marée de paysans et autres ruraux a investi samedi dernier de l’artère principale de la capitale portugaise.

Les 200.000 manifestants – rapporté à la population française, l’équivalent à un million de personnes dans les rues de Paris- étaient venues de tout le Portugal. Une flotte de près de 800 autocars avait été affrétée pour l’occasion. Venus des contrées rurales ou des villes moyennes, à leur frais pour la plupart, pour protester contre la suppression des "freguesias", les mairies locales, la plus petite unité de l’administration portugaise.

12 milliards de dettes municipales

Le gouvernement a décidé d'en fermer 1500 sur les 4259 recensées dans le pays et prépare pour cela une loi qui doit être approuvée au plus tard au 1er juillet de 2012. Cette réforme est dûment inscrite dans le programme de soutien à l’économie portugaise signé entre l’État portugais et les bailleurs de fonds internationaux, la fameuse "troïka" composée du FMI, de la Banque Centrale Européenne et de la Commission européenne.

L’État veut réduire ses coûts de fonctionnement, et surtout supprimer ces petites mairies jugées grosses consommatrices de fonds publics. Des dépenses pas toujours justifiées. Autre reproche: une gestion parfois défaillante grevant le budget des municipalités dont elles dépendent. Selon Miguel Relvas, le ministre chargé du dossier, la dette totale des municipalités portugaises atteindrait 12 milliards d’euros !

L’ANMP- l’Association Nationale des Municipalités Portugaises conteste ce chiffre, tout en reconnaissant que le déficit global frôle, tout de même les 8 milliards.

Services de proximité et démocratie directe

La contestation populaire contre le projet de réforme, spectaculaire et inédite, repose sur un constat : les citoyens ruraux vont être encore un peu plus isolés. Car les freguesias, instituées en 1830, et recouvrant dans la plus part des cas le territoire de la paroisse sont très souvent le seul lien entre l’État et ses administrés.

Si on s’acquitte de bon nombre de démarches administratives habituelles dans les mairies, la freguesia c’est bien plus que ça: on va y chercher son mandat de pension quand le bureau de poste à disparu, ou on sollicite le "président de la junta de fregueisa" pour qu’il conduise un malade au dispensaire souvent à des dizaines de kilomètres du village… Un service de proximité qui va bien au-delà de l’exécution pure et simple des décisions administratives.

Plus que le service rendu au citoyen, la "freguesia" c’’est aussi un bel exemple de démocratie directe. Son organe dirigeant, la junta de freguesia, est élue par les membres de l’Assemblée de la freguesia, elle-même issue du vote des "freguês", les habitants majeurs vivant sur le territoire administratif. Les partis présentent des listes mais ces dernières années, les élections locales se sont largement ouvertes aux indépendants. Quand on vote aux élections municipales au Portugal, on vote aussi pour ces "freguesias".

Un monde en perdition

Au-delà des batailles de clochers – elles existent comme partout- les Portugais ont bien du mal à comprendre la décision du gouvernement : une fois de plus ils se sentent dépossédés de ce qui constitue leur quotidien. Ils s’opposent à la gestion technocratique d’un gouvernement central qui applique à la lettre – à la virgule près – les directives européennes et internationales. C'est aussi le combat d'un monde rural en perdition où l’on vit de plus en plus chichement et dans l’isolement.

La suppression des postes administratifs locaux n’a pas encore été chiffrée, mais elle devrait permettre de diminuer les dépenses de l’Etat, comme le prévoit le programme d'austérité budgétaire pour 2012. En 2011, près de 22 000 emplois administratifs ont déjà disparu au Portugal.

Alors, si certaines municipalités doivent sans doute rationaliser ses services aux citoyens – comme Barcelos dans le nord, qui compte pas moins de 84 freguesias – faut-il ailleurs, dans le sud ou le centre, rajouter au désert démographique, un désert administratif ? Et pourquoi si vite, si fort? s’interroge l’ANAFRE- l’Association Nationale des "Freguesias " qui a organisé la manifestation haute en couleur du 31 mars.

Parce que nécessité fait loi, répond le gouvernement. Le Portugal n’a plus qu’un an et demi pour se sortir de l'impasse financière dans laquelle il est plongé. Quel qu'en soit le coût.




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