Connexion

Syndicate content

Ces débats télé qui font vibrer des millions d’Européens

mercredi, 2 mai, 2012 - 10:31

Le débat télévisé Sarkozy-Hollande de ce soir est une tradition en France qui a fait école en Europe. Certains duels cathodiques entre les champions des élections générales ont failli être décisifs. Gerhard Schröder a dominé Angela Merkel et, outre-Manche, le centriste Nick Clegg s'est écroulé face à Gordon Brown. En Italie, le showman Berlusconi a dégouté tous ses challengers.

Royaume-Uni : le modèle Kennedy-Nixon

Le Royaume-Uni a mis du temps à se mettre à la mode des débats télévisés entre candidats au poste de 1er ministre. L’idée d’une telle opposition est apparue dans le pays en 1964 lorsque le travailliste Harold Wilson avait proposé de répéter le débat Kennedy – Nixon de 1960 face au Premier Ministre conservateur Alec Douglas-Home. Ce dernier refuse et pendant 46 ans, aucun rendez-vous télévisé n’a pu être organisé, les partis au pouvoir refusant de se préter au jeu qui, estimaient-ils, ne pouvaient que leur nuire.

Seule exception, c'est Margaret Thatcher, alors dans l'opposition, qui avait refusé en 1979 l’offre du Premier Ministre James Callaghan, très à l’aise en public. 



Le Premier Ministre travailliste Gordon Brown a été le premier à accéder à la demande de l’opposition en avril 2010, lors de la dernière élection générale. Mieux, il a accepté la tenue de trois débats, tous organisés à une semaine d’intervalle sur une thématique différente (questions intérieures, internationales puis économiques). Une possibilité offerte par le fait que l’élection britannique ne se déroule qu’en un tour unique.

Déterminé par un contrat comportant 76 clauses, leur déroulement fut, à chaque fois, identique. Debout les uns à côté des autres devant leur pupitre respectif, les candidats font face aux deux cents membres du public choisis par l’institut de sondage ICM. Après une annonce préliminaire avant de répondre du public, ils doivent ensuite répondre aux questions présélectionnées par des journalistes présents sur le plateau.

Toute discussion entre les trois candidats, conservateur, travailliste et centriste, qui  n’ont pas le droit de s’interrompre, ne peut excéder quatre minutes. Les spectateurs ne sont pas autorisés à applaudir ou à émettre le moindre signe d’humeur en dehors du début et de la fin des 90 minutes d’antenne. Enfin, pour assurer la bonne tenue d’une discussion entre gentlemen, les trois postulants se serrent la main à la fin du débat.


Le candidat centriste, le libéral-démocrate Nick Clegg, aura fait les frais de cet interminable processus: révélé au grand public au cours du premier débat, il avait d'abord été crédité de 34% d’intentions. La répétition des passages télévisés lui fit perdre de son aura et il n’obtient "que" 23% des votes le jour de l’élection.

Espagne : cinq débats après 15 ans de silence

Il faut attendre mai 1993 pour que soient organisés les deux premiers débats télévisés entre candidats à la présidence du gouvernement espagnol. A gauche de l'écran et de l'échiquier politique espagnol, le tenant du titre, Felipe Gonzalez, président du gouvernement depuis 1982. A droite, José Maria Aznar, son challenger, président du Parti Populaire. Il devra attendre 1996 pour devenir président du gouvernement.

Puis, pendant 15 ans, rien. Jusqu’aux deux débats entre le chef du gouvernement sortant, le socialiste José Luis Zapatero et le conservateur Mariano Rajoy en 2008. Pourquoi un tel silence cathodique? "En raison d’une erreur des deux partis", estime Miguel Angel Rodriguez, directeur de campagne du PP. "C’est scandaleux qu’il n’y en ait pas eu avant", dit, pour sa part, José Maria Maravall, directeur de campagne du PSOE, dans un reportage de la Sexta qui présente le débat Gonzalez-Aznar comme un combat de boxe. Des deux côtés du ring, on n’est pas très fier de cette singularité espagnole.

Un retour sur le premier débat de 1993 présenté par Manuel Campos, sorte d’Edwy Plenel espagnol, donne l’impression que ces débats restent, au fil du temps, immuables, du moins dans la forme: "Les causes des problèmes de l’Espagne sont à trouver dans la politique arrogante du gouvernement espagnol, qui a généré chômage, corruption et gaspillage." Ce n’est pas Mariano Rajoy face au socialiste Alfredo Pérez Rubalcaba lors du débat du 7 novembre 2011, le cinquième en date, mais José Maria Aznar face à Felipe Gonzalez le 28 mai 1993. "Vous mentez et ce que vous dites est un piège, dont, vous connaissant, je ne m’attendais pas à être si grossier". Ca, c’est Rajoy face à Rubalcaba.

Sur les cinq débats organisés, seul Rajoy l’a emporté comme challenger en 2011, après avoir échoué face à Zapatero en 2008. Mais, après l’annonce d’élections anticipées et avec un bilan désastreux, tous s’accordaient à reconnaître que Rubalcaba avait été envoyé au casse-pipe face à l’actuel président du gouvernement.

Ce qui saute aux yeux dans les duels espagnols, c’est le classicisme, tant du décor que du contenu de la confrontation entre les candidats. Alors pour combattre l’ennui, les Espagnols ne manquent pas d’humour. Mariano Rajoy avait, face à Zapatero, évoqué sa fille pour incarner la société du futur ? Un blog nommé "la niña de Rajoy" a depuis retrouver sa trace. D’autres ont réinterprété les paroles du débat à leur manière dans une vidéo titrée "Ce que l’on a pas vu du débat Zapatero-Rajoy".

Italie: Berlusconi, champion du débat-spectacle

Les duels politiques ne font pas partie de la tradition électorale en Italie. Durant les dix-sept dernières années, les Italiens ont assisté à seulement deux débats télévisés. D’abord en 1994, entre Silvio Berlusconi et Achille Occhetto, dernier secrétaire du parti communiste italien (PCI) avant la fameuse "svolta", le virage de 1991 qui a débouché sur la disparition du PCI et la naissance du Parti démocrate.

En mars 2006, Romano Prodi affronte, à son tour, le Cavaliere. Deux débats, deux échecs face au champion de la télé-spectacle. Notamment celui de 1994 qui avait tourné à la catastrophe pour Achille Occhetto. Durant son intervention, Silvio Berlusconi avait tourné son adversaire en ridicule en lui renvoyant son slogan sur "la joyeuse machine de guerre représentée par la gauche".

Une métaphore, selon Occhetto, qui s’était inspiré du film de Mario Monicelli "L’armée Brancaleone", une armée composée de va-nu-pieds. Selon Occhetto, la gauche tiraillée après la disparition du PCI ne marchait pas en bon ordre d’où le recours à cette métaphore.

Le débat entre Prodi et Berlusconi en 2006 avait mobilisé 16 millions de spectateurs. Il était resté, selon les commentateurs "au ras des pâquerettes".  En 2008, Walter Veltroni, leader du Parti démocrate, avait refusé de rencontrer son adversaire sur un plateau. Chat échaudé…

Allemagne: Le débat qui faillit sauver Schröder

Les duels télévisés pré-électoraux sont apparus récemment en Allemagne. C'était en 2002 où le Chancelier social-démocrate (SPD) sortant, Gerhard Schröder, était opposé à son rival de la CSU bavaroise (branche locale du parti chrétien démocrate CDU) Edmund Stoïber. Un débat terne: les deux candidats n'avaient pu vraiment faire sentir leurs différences, se contentant de ressortir leurs slogans de campagne. Et le SPD avait, sans surprise, remporté de nouveau les élections.

Tout change en 2005 à l'occasion des élections législatives anticipées provoquées par le chancelier Schröder. Cette fois-ci, le sortant est en très mauvaise posture, les intentions de vote à l'égard du SPD avant le débat se situant dix points en dessous des scores attribués à la CDU. Le parti conservateur présente sa nouvelle candidate, Angela Merkel, réputée timide et mal à l'aise devant les médias. L'émission, diffusée deux semaines avant le scrutin, est suivie par 20 millions de téléspectateurs.

Chacun attend le "batteleur" Schröder. Pourtant, le chancelier est très tendu au départ – on distingue même la sueur perlant sur son front – alors que Merkel se montre placide. Mais Schröder se chauffe progressivement et il se montre finalement beaucoup plus convainquant, 54% des téléspectateurs le donnant vainqueur du débat (contre 31% à Merkel). Une victoire qui a bien failli se concrétiser dans les urnes: le 18 septembre 2005, la CDU remporte de justesse les élections avec seulement 0,9 points d'avance sur le SPD. Le débat aurait ainsi fait regagner dix points à Schröder !

Le troisième débat, organisé à l'occasion des élections de 2009, ne tiendra pas les promesses du deuxième. Cette fois, c'est Angela Merkel qui est la chancelière sortante et elle est opposée à son ministre des affaires étrangères SPD Frank-Walter Steinmeier. L'Allemagne sort, en effet, de quatre années de "grande coalition" qui ont vu SPD et CDU gouverner ensemble sous la houlette de Merkel. Steinmeier rêve de reconduire la "grande coalition", pas Merkel. D'où le caractère extrêmement ouaté du débat que tentent d'animer quatre journalistes. Un échange presque consensuel qui sera qualifié par la presse de "duel calin".

Bien sûr, le challenger pâtira de l'ennuyeuse amabilité de la confrontation et Angela Merkel emmènera le CDU à la victoire.




Pays