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Ecran de fumée autour des « eurobonds »

mercredi, 23 mai, 2012 - 13:15

Malgré ce que certains voudraient faire croire à l'occasion de la réunion des dirigeants européens, les "project bonds" ne sont en rien des "bébés eurobonds". Ces derniers mutualisent la dette publique européenne, comme le souhaite François Hollande. Les obligations-projets financent l'activité... mais dans le futur.

Quesaco ? Un mot bizarre circule depuis quelques jours dans les sphères politiques et médiatiques européennes: "bébé eurobonds" ! Un terme sensé qualifier l'émission de dette publique par l'Union européenne destinée à financer des grands projets d'infrastructure au niveau du continent.

Ces fameux "bébés" seraient le fruit de l'activisme du nouveau gouvernement français qui avait fait de l'émission d'euro-obligations (eurobonds en anglais) la solution miracle pour sortir de la crise des dettes publiques. Une crise qui menace d'emporter, dans le sillage de la Grèce, des pays comme l'Espagne, le Portugal, voire même l'Italie.

Ces matières relèvent de la technique financière que le bon peuple est incapable de saisir. Mais l'important est de faire croire à l'opinion française que François Hollande, à peine arrivé au pouvoir, est en train de faire plier les partenaires européens de la France, majoritairement opposés, Allemagne en tête, à la mutualisation des dettes publiques.

Les faux "bébés"

En vérité, les "eurobonds" n'ont pas grand chose à voir avec leurs "bébés". Ces derniers désignent l'émission de "project bonds", une initiative mise sur la table des 27 en 2010 à laquelle les Etats européens, pris dans la tourmente de la crise, ont omis de donner suite. Mais les craintes de récession généralisée dûe à l'austérité mise en oeuvre un peu partout et la nécessité de permettre à la France de sauver la face par rapport à l'Allemagne, font ressurgir l'idée. Et soudain, un consensus semble se dessiner – il devrait se confirmer ce soir à l'occasion du dîner informel des dirigeants européens – autour de ces obligations-projets.

Le "project bond" relève d'un montage financier classique consistant, pour des entreprises ou des consortiums industriels, à lever des financements adossés sur des garanties ou des fonds publics. Le fait que ces fonds publics soient d'origine européenne ne change pas grand-chose à l'affaire. Il s'agit d'engendrer un effet de levier en rassurant les grands investisseurs privés (compagnies d'assurance, banques…) par la garantie publique apportée sur une partie – en général 20% – des fonds à lever.

Sur la table: peanuts !

La Commission européenne est d'ores et déjà prête à débloquer 230 millions d'euros provenant de lignes de crédit inutilisées du budget communautaire. La Banque européenne d'investissement (BEI), qui détient 360 milliards d'euros d'encours de crédit, ne devrait pas rechigner à aligner une somme au moins équivalente. Mais, de l'aveu même d'un haut fonctionnaire bruxellois,

ces sommes ne sont pas à la mesure des enjeux".

Et d'expliquer que 500 millions de fonds publics permettent de lever 2,5 ou 3 milliards d'euros, ce qui ne financerait que quelques projets-pilotes d'envergure assez modeste. A titre d'exemple, le seul TGV Tours-Bordeaux coûte 3 milliards !

Mais des financements conséquents permettant de ranimer et de soutenir, à moyen et long terme, la croissance européenne nécessiteraient une injection de plusieurs centaines de milliards d'euros supposant plusieurs dizaines de milliards de garanties du budget européen ou de la BEI. On évoque pour cette dernière, une recapitalisation de 10 milliards d'euros qui permettrait au moins d'aller un peu plus loin.

Mais ce sont les Etats-membres qui recapitalisent. Pour la France ou l'Allemagne, la facture resterait digérable (85 millions chacun à verser effectivement) et on peut espérer pouvoir ainsi mobiliser 150 à 200 milliards pour peu que le budget européen réoriente ses priorités. Reste que, financer des grands projets de transport, d'assainissement, de santé, cela n'a d'effet sur l'activité et la croissance qu'après plusieurs années…

Les vertueux refusent de payer la note

Et tout cela n'a rien à voir avec le projet d'eurobonds visant à mutualiser les dettes publiques. La mise en oeuvre d'un tel mécanisme calmerait évidemment et, sans doute, durablement, les marchés. Mais tous les pays "orthodoxes" (Allemagne, Pays-Bas, Finlande…) ou peu favorables à l'intégration européenne (Royaume-Uni, Republique tchèque…) ne veulent pas en entendre parler.

Ce serait, selon eux, la porte ouverte au laxisme budgétaire et cela créerait une "prime aux mauvais élèves", les cigales grecques, portugaises, espagnoles pouvant emprunter à bien meilleur coût contrairement aux pays vertueux. Ainsi, l'Allemagne devrait refinancer sa dette (83% du PIB et 2000 milliards d'euros) à 2,5% au lieu de 1,5%… Inacceptable !

Donc, à moins qu'une crise systémique fasse voler en éclat tous les mécanismes financiers actuels, les eurobonds ne sont pas pour demain. Les "projects bonds" vont, en revanche, voir le jour. Mais en attendant qu'ils atteignent la masse critique et qu'ils raniment l'économie européenne, les citoyens européens vont devoir se montrer très patients…




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