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L’Azerbaïdjan fait sa propagande musicale à l’Eurovision

vendredi, 25 mai, 2012 - 11:00

Le 57ème édition de l'Eurovision de la chanson, c'est samedi soir au très controversé Azerbaïdjan. Chaque année, la qualité supposée de la chanson primée ne semble pas peser bien lourd dans le choix des télespectateurs et des jurys. La preuve, chiffres à l'appui.

L’Eurovision se tient cette année à Bakou, en Azerbaïdjan. Rien, a priori, que de plus normal, puisque le réglement de ce méga "télécrochet" européen stipule qu'il est organisé dans le pays des ganants de l'année précédente. Or, en 2011, c'est le duo azéri Ell & Nikki qui a décroché le pompom. Avec une chanson inoubliable que tout le monde a, comme il se doit, oublié. La République du Caucase a donc mis les petits plats dans les grands pour le show le plus médiatisé du Vieux continent. 

Un milliard de dollars ont été dépensés pour une cure de jouvence de la capitale. Objectif, ne plus être considéré comme la ville la plus sale du monde, lisser l'image controversée du pays et stimuler l’industrie. A lui seul, le budget de l'émission dépasse 63 millions de dollars. Samedi, ils ne seront pas moins de 23 000 spectateurs au "Crystal Hall", une salle impressionnante construite pour le concours.

Seule ombre au tableau, les organisations de défense des droits de l'homme fustigent le caractère autocratique du régime d'Ilham Aliev. À la tête du petit petit pays pétrolier depuis 2003, son pouvoir entache l’image du concours. Bien que les violations de la liberté d'expression ne soient pas nouvelles dans cet Etat du Caucase du Sud, les attaques et l'emprisonnement de journalistes, blogueurs et militants des droits de l’homme ont fortement augmenté ces derniers temps.

Mais les candidats à l'Eurovision ne se soucient guère des droits de l'homme et de l'absence de liberté d'expression. Les 42 chanteurs ont, pour l'heure, un autre sujet de préoccupation, celle des lois de la géopolitique du chant et du kitch. Décodage: 

Première observation, l’explosion du nombre de participants au concours depuis 1956.

Au départ, en 1956, seuls 7 pays participaient au concours: France, Belgique, Italie, Luxembourg, l’Allemagne de l’Ouest, les Pays-Bas et Suisse. Très vite, ils furent rejoints par leurs voisins d’Europe occidentale et scandinave. Auxquels s’ajoutèrent d’autres, plus ou moins proches. Vinrent ensuite les pays d'Europe centrale après la chute du mur de Berlin, qui augmenta fortement le nombre de compétiteurs. En 2011, ils sont désormais 42, soit six fois plus qu'à l'origine.

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Le point commun de tous ces pays ? Leur appartenance à l’Union Européenne … de Radio-télévision (UER). Formée en 1950, elle gère le réseau Eurovision (d'où le nom) qui permet les échanges d’informations entre les membres et l’organisation et la diffusion d’événements sportifs et culturels transnationaux à l’échelle du continent. L’UER est l’instigatrice et l’organisatrice du Concours Eurovision de la chanson depuis le début.

Comment ça marche ?

Le principe du concours est simple : chaque pays présente un candidat, ou un groupe de 6 personnes maximum, avec  une chanson originale (les modes de sélection nationaux sont libres) qui devra être jouée en live le soir de la compétition, lors d’une émission diffusée dans tous les pays compétiteurs. Chaque chanson est ensuite évaluée et notée. 

Jusque là, rien que de très simple. Là où la chose se complique, c’est avec le vote, précisément.

A l’origine, les points étaient uniquement attribués par des jurys nationaux de professionnels qui jugeaient de leurs oreilles expertes les performances des candidats, exception faite de leur propre pays, attribuant entre 1 et 12 points à leurs chansons préférées.

Depuis 1997, sous la pression des téléspectateurs toujours plus nombreux, le vote par téléphone (et par SMS) est introduit, pour permettre aux fans de l’événement d’exprimer directement leur avis. Quelques années plus tard, ce type de vote devient la norme et remplace les jurys.

Problème: on observe des relations de "copinage" entre pays. Au lieu de juger la performance artistique des candidats, les téléspectateurs, horreur, voteraient en fait pour le(s) pays avec ils ont le plus de liens (historiques, culturels, politiques, ….). Du coup, les jurys sont réintroduits dans le concours, dans un mix 50/50 avec le poids des votes du public, afin de remettre la dimension "artistique" sur le devant de la scène européenne. 

Petits arrangements entre pays 

Et en effet, des études réalisées sur le nombre de points maximum attribués entre pays ont montré que l’on pouvait ainsi dégager plusieurs grand groupes votant les uns pour les autres pour gagner. Par ordre d’affinité, on a:

  • La Grèce et Chypre : entre hellénophones, on se comprend…
  • Le Danemark, la Suède, l’Islande, la Norvège, la Finlande et l’Estonie : les pays nordiques se serrent les coudes pour se tenir chaud.
  • L’Irlande et le Royaume-Uni : "je t’aime, moi non plus", les Anglais votent souvent en masse pour leurs voisins irlandais, mais le contraire se vérifie beaucoup moins.
  • La Belgique et les Pays-Bas : le Flamand divise les Belges, mais rassemble les deux pays pour le concours.
  • L’Allemagne et la Pologne : la Prusse réunifiée.
  • La France et le Portugal : la diaspora en action.

Les chercheurs Gabriel Felbermayr et Farid Toubal ont ainsi publié une étude sur le concours, dans laquelle ils soulignent que

le Concours de l’Eurovision reflète les affinités, les sympathies, ou encore le sentiment qu’ont les pays d’appartenir à un groupe".

La Turquie et Chypre ont toujours voté l’une contre l’autre par exemple. La Grande-Bretagne en 2003, voyait un score médiocre sanctionner son entrée récente dans le conflit irakien.  En 2005, les Polonais se vengeaient vis-à-vis de la France de la polémique sur le "le plombier polonais".

Unis dans la diversité ? 

Autre trait important du concours, l'image que chacun va chercher à renvoyer de soi-même, d'une haute importance étant donné les enjeux soulignés. Durant les premières années, on cherche à marquer sa spécificité nationale, son exception culturelle.

De 1956 à 1965, aucune restriction de langue n’était ainsi imposée car personne ne semblait vouloir faire autrement. Mais la Suède se sentant lésée du fait de sa langue que personne – en dehors des Suédois – ne comprend, tente sa chance en 1965 avec une chanson en anglais. Tollé général, le règlement stipulera désormais que les pays doivent chanter dans leur langue nationale. La restriction sera maintenue jusqu’en 1973. 

Jusqu'en 2000, la répartition linguistique reste plus ou moins fonction des langues nationales des pays représenté, mis à part les pays nordiques qui chantent quasi-exclusivement en Anglais. 

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Après 2000, la tendance s'inverse totalement avec l'arrivée en masse des pays d'Europe de l'Est et balkanique (on passe d'une vingtaine de participants pratiquement 40). L'anglais explose alors tous les records (250 chansons dans la langue de Shakespeare en 10 ans) et s'impose comme la langue de référence du concours.

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En témoigne aussi les chansons victorieuses de ces 10 dernières années. Aucun pays anglophone n'a remporté l'Eurovision depuis 1997 avec le Royaume-Uni, mais mis à part l'exception serbe de 2007, toutes les victoires ont été remportées avec l'Anglais. Un coup dur pour la diversité culturelle. 

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A cela s'ajoute la standardisation de plus en plus marquée des chansons dans leur contenu. On peut en effet distinguer deux thèmes principaux: l'amour et les clichés sur le monde qui nous entoure (les saisons, la famille, …).

Malgré toutes ces "faiblesses", l'Eurovision reste l'événement regardé au même moment par le plus grand nombre d'Européens. Dédaigné par beaucoup, décrié par certains, il n'en reste pas moins un événement de dimension continentale à l'heure où l'Union européenne s'interroge sur son avenir commun.




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