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Rafle du Vel’Hiv, le 16 juillet 1942: l’enfer à Paris avant Auschwitz

lundi, 16 juillet, 2012 - 06:46

Le 16 juillet 1942, la police parisienne accomplit, sur injonction des nazis, "l'irréparable", dira, Jacques Chirac en 1995. La plus grande rafle jamais réalisée en France: plus de 12 000 Juifs, dont 4000 enfants, fuyant, pour nombre d'entre eux, les persécutions en Europe centrale, sont arrêtés et enfermés au Vel' d'Hiv avant d'être déportés à Auschwitz. Entretien avec l'écrivain Alain Vincenot qui a recueilli les témoignages de survivants.

La rafle dure deux jours. Baptisée avec cynisme par la police parisienne, opération "Vent printanier". Les familles avec des enfants sont parquées comme du bétail au Vélodrome d'hiver. Celles sans enfants et les hommes seuls, sont internés dans le camp de Drancy.

Au Vel'd'Hiv, les conditions sont effroyables: dans une étouffante chaleur estivale, la soif, la faim et l'absence totale d'hygiène font les premières victimes. Des femmes se suicident en se jetant des gradins. Scènes d'apocalypse avant la "solution finale". Déportés la plupart des raflés du 16 et 17 juillet mourront à Auschwitz.

Comment la France en est-elle venue à pareille trahison de ses valeurs? Comment le gouvernement de Vichy, aveuglé par son antisémitisme, a pu commettre une telle ignominie, allant jusqu'à devancer les ordres des nazis en demandant à sa police de rafler même les enfants?

Alain Vincenot, journaliste et écrivain, auteur de "Vel'Hiv, 16 juillet 1942" a voulu comprendre et tenter d'expliquer ce "paroxysme de violence politique dont l'onde de choc traverse le temps sans faiblir" comme le rappelle Serge Klarsfeld dans sa préface. Pour cela, il donne la parole aux derniers survivants. Interview.

Il y a 70 ans, le 16 juillet 1942, 12 000 Juifs étrangers, dont 4 000 enfants, étaient arrêtés à Paris par la police française. Avant de partir pour les camps de la mort, ils furent regroupés au Vel’d’Hiv dans des conditions inhumaines. Dans votre livre, des survivants, alors enfants, témoignent de la confiance de leurs parents envers la France. "Dans la patrie de Zola, de Voltaire, de Rousseau et de Diderot, je ne risque rien", dit l’un d’eux. Ceci, malgré le déchaînement de l'antisémitisme de la presse et du gouvernement. Comment expliquer cet aveuglement ?

Alain Vincenot: Pour ces Juifs venus d’Europe de l’Est, qui avaient connu les pogroms et les discriminations de Pologne ou de Russie, la France était ce pays rêvé où tous les hommes étaient égaux. Jusque dans les villages les plus reculés, les Juifs disaient en yiddish : "Gliklekh vi Got in Frankreihk" ("Heureux comme Dieu en France").

Aussi, une fois installés dans cette patrie d’adoption, malgré des conditions de vie difficiles, ils n’imaginaient pas être maltraités. Lorsqu’à l’automne 1940, les autorités les convoquent dans les commissariats de police pour se faire recenser et enregistrer sur un "registre spécial", ils se plient à cette mesure. Soucieux de ne commettre aucune infraction, ils veulent être des citoyens irréprochables. A cette époque, ils acceptent également que la mention "Juif" ou "Juive" soit tamponnée sur leurs papiers d’identité.

C’est d’ailleurs à partir du "registre spécial" que seront établies les fiches d’arrestation du 16 juillet 1942. Lorsque le 14 mai 1941, Abraham Reiman, fourreur rue de Temple, dans le III ème arrondissement, qui pourtant, un mois auparavant, a été chassé de son atelier "aryanisé", est convoqué par un "billet vert" pour examen de sa situation, il s’y rend, confiant. 4 000 autres Juifs étrangers font comme lui. Internés, eux, dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, dans le Loiret, ils seront assassinés à Auschwitz.

Comment la France en est-elle venue à une telle trahison de ses valeurs ? Comment le gouvernement pétainiste a-t-il pu aller jusqu’au bout de l’ignominie, en ordonnant, notamment, l’arrestation des femmes et des enfants qui n’était pas initialement réclamée par les nazis ?

Alain Vincenot: Le gouvernement de Vichy s’est aligné sur les obsessions antisémites nazies. Le 14 juillet 1933, en Allemagne, Hitler avait déchu de la nationalité allemande les Juifs allemands originaires d’Europe de l’Est. Le 22 juillet 1940, en France, le gouvernement de Vichy, à peine installé, décide de procéder à la révision de toutes les acquisitions de la nationalité française depuis 1927.

En novembre 1935, en Allemagne, un décret d’application des trois lois adoptées à Nuremberg deux mois auparavant, avait défini qui était Juif. Le 27 septembre 1940, Le texte se traduira, en France, par la première ordonnance allemande affublant les Juifs d’un statut. Quelques jours plus tard, le 3 octobre, le gouvernement de Vichy, promulgue, à son tour un statut des Juifs.

Comme en Allemagne, en France les Juifs sont chassés de la fonction publique, déchus de leurs mandats s’ils sont élus de la République, leurs biens sont saisis, les interdits les frappant se multiplient, la presse collaborationniste se déchaîne contre eux…

Episode particulièrement honteux : sur les 22 000 Juifs étrangers qui, en septembre 1939, à la déclaration de guerre, s’étaient engagés dans l’armée française, ceux qui n’avaient été ni tués, ni fait prisonniers, sont, en 1940, internés par le gouvernement de Vichy puis livrés aux nazis qui les déporteront dans les camps de la mort.

Mais le plus odieux fut l’arrestation des enfants lors de la Rafle du Vel’d’Hiv. Le 10 juillet 1942, en conseil des ministres, à Vichy, Pierre Laval déclare :

Dans une intention d’humanité (sic), j’ai obtenu, contrairement aux premières propositions allemandes, que les enfants, y compris ceux de moins de 16 ans, soient autorisés à accompagner leurs parents."

Or, personne n’imaginait que la police française s’en prendrait aux femmes, et, encore moins aux enfants. 

Les survivants qui témoignent ont souvent été sauvés par des policiers ou des Français non Juifs qui n’acceptaient pas une telle barbarie. Mais, pour la plupart, les Parisiens n’ont rien dit, rien fait, alors que la rafle avait lieu sous leurs yeux. Est-ce par peur ou par antisémitisme ?

Alain Vincenot: Effectivement, la plupart des Parisiens non-Juifs n’ont, lors de la rafle du Vel’ d’Hiv, rien dit, rien fait. Jusque-là, pris par les préoccupations du quotidien, les restrictions et les privations, ils se montraient indifférents au sort des Juifs. Sans pour autant faire preuve d’agressivité à leur égard, notamment quand le port de l’étoile jaune fut obligatoire dès l’âge de 6 ans.

La rafle du Vel’d’Hiv va susciter néanmoins un trouble dans l’opinion publique. Un rapport de la Préfecture de police souligne que celle-ci "juge sévèrement ces mesures qu’elle qualifie d’inhumaines". Et de mettre l’accent sur "des critiques sévères à l’égard du gouvernement et des Autorités occupantes".

Quant à la hiérarchie catholique, qui, depuis deux ans, s’était distinguée par son absence de solidarité, elle réagit vivement. Ainsi, le 22 juillet, Mgr Emmanuel Suhard, cardinal-archevêque de Paris, écrit au maréchal Pétain, au nom de l’ensemble des évêques et cardinaux français :

Profondément émus par ce qu’on nous rapporte des arrestations massives d’Israélites opérées la semaine dernière et les durs traitements qui leur ont été infligés, notamment au Vélodrome d’Hiver, nous ne pouvons étouffer le cri de notre conscience."

Enfin, je voudrais rappeler que si le gouvernement de Vichy et les institutions françaises se sont lancées dans la collaboration, beaucoup de Français non-Juifs, individuellement, se sont bien comportés : ils ont permis aux trois-quarts des Juifs de France d’échapper à la mort. Un chiffre: à la fin des années 30, 72 000 enfants Juifs vivaient en France. 60 000 seront sauvés.

"La France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable", dira Jacques Chirac, le 16 juillet 1995. La France doit-elle aller plus loin?

Alain Vincenot: Aujourd’hui s’impose à la France un devoir de vigilance face à toute forme d’antisémitisme, d’où qu’il vienne. Il s’agit d’un poison qui peut conduire, on le sait maintenant, au pire : la mise à mort d’enfants, dont le seul tort, était, selon la formule d’Arthur Koestler, d’être "nés dans un lit et pas dans un autre".


"Vel'Hiv, 16 juillet 1942" d'Alain Vincenot. Edtions L'Archipel. 264 pages. 19,95 €.




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