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Les « salles de shoot », au nom de l’efficacité sanitaire

jeudi, 30 août, 2012 - 16:22

Les associations d'aide aux toxicomanes et le député PS Jean-Marie Le Guen, demandent au gouvernement la légalisation des "salles de shoot" à l'exemple de la Suisse et de l'Allemagne, notamment. En Europe, seul le Portugal a vraiment réduit la toxicomanie en décriminalisant l'usage de toutes les drogues il y a plus de 10 ans. Reportage.

Jean-Marie Le Guen, député PS de Paris, demande au gouvernement de légaliser les salles d'injection de drogue. Pour l'adjoint de Bertrand Delanoë, c'est une "urgence" pour faire face à l'augmentation des risques sanitaires – notamment pour la transmission du VIH – engendrés par la hausse de la consommation d’héroïne dans la capitale. En charge de la santé à la mairie de Paris et médecin, Jean-Marie Le Guen estime que la France doit prendre exemple sur l’Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas, le Luxembourg, l’Espagne et la Norvège, sans que cela augmente la toxicomanie.

Il rappelle que François Hollande avait exprimé lors de la campagne présidentielle "son intérêt pour ce genre d'expérimentation".

Act Up-Paris, Aides, Médecins du Monde, Fédération Addiction, Gaïa, Réseau Réduction des risques, Sidaction et SOS, ont immédiatement repris la balle au bond en rappellant qu'elles demandent "l'ouverture de salles de consommation à moindre risque (SCMR) depuis de nombreuses années".

"Ils sont devenus fous!" 

Si, pour ces associations, "les actions de réduction des risques existantes ont fait leur preuve en matière de diminution de certains risques associés à la consommation de drogues (transmission du VIH, VHC, infections, abcès, overdose)", elles soulignent qu'une "partie des usagers et usagères de drogues, les plus précaires, les plus exclu(e)s, ne peuvent pleinement bénéficier de ces actions". Or les salles de consommation "permettent précisément de toucher ce public".

De plus, "en réduisant les risques liés à l'usage de drogues grâce à un environnement sécurisé, elles instaurent un contact avec ces personnes exclues, leur permettant d'intégrer un parcours de soins et des dispositifs sociaux".

A droite, la réaction de l'UMP est particulièrement vive. Camille Bedin, secrétaire nationale de l'UMP a titré un communiqué du principal parti d'opposition "Ils sont devenus fous!". Et d'affirmer que "ouvrir des salles de consommation de drogues, ce n'est pas lutter contre le fléau de la drogue, c'est banaliser l'usage et c'est légaliser la consommation des drogues les plus dures et cela au frais des contribuables".

Moins d'overdoses

"L'urgence sanitaire que nous constatons sur le terrain mérite bien mieux qu'un débat partisan stérile", répondent les associations. Elles rappellent que les salles de shoot ont "le soutien de personnalités de droite aussi diverses" que Roselyne Bachelot, Jean-Claude Gaudin ou Nadine Morano.

Pour aller plus loin que l'énumération de ces déclaration de principe partisanes et effectivement stériles, nous avions effectué en 2010 un reportage dans une salle de shoot à Berlin. Pour en conclure que, sans être un remède à la consommation de drogue, les "salles de shoot" protègent les consommateurs de l’hépatite C et du HIV, et ont sensiblement réduit le taux de morts par overdose.

Mais si l'Allemagne et la Suisse sont le plus souvent citées en exemple, c'est, en fait, le Portugal qui, après avoir décriminalisé l'usage de toutes les drogues il y a plus de 10 ans, a mis en place un modèle de prévention et d'accompagnement des toxicomanes particulièrement efficace. C'est le pays où l'on compte le moins de drogués en Europe. Les toxicomanes bénéficient d'une prise en charge sociale et médicale et la distribution de seringues et de préservatifs a limité la transmission du VIH.

 

Reportage de notre correspondante à Lisbonne :

A gauche le périphérique de Lisbonne, à droite des immeubles flambants neufs. Entre les deux, un immense terrain vague où subsistent les murs délabrés d’une usine désaffectée. Ce décor banal de banlieue est à Lumiar, une ville champignon mitoyenne de la capitale portugaise.

L’endroit s’appelle "Croix rouge", et à y mieux regarder, il est moins paisible qu’il n’y parait: le sol est jonché de plastiques et de-ci de-là, des seringues et des bouts de papier aluminium. Au loin, près des ruines d’anciens baraquements, des silhouettes occupées à se shooter.

Réduction des risques sanitaires

Les cris des enfants de l’école toute proche renforcent cette étrange impression de malaise. C’est ici, tous les jours de la semaine que s’installe la camionnette de l’association "Crescer na Maior", ("Grandir le mieux possible").

Un véhicule très spécial d’où sortent deux jeunes femmes, Alexandra et Elisabeth, qui sans tarder ouvrent le coffre rempli d’un matériel hétéroclite: boites en plastique au couvercle percé, caisses en carton remplies de "kits de drogue", et tout un matériel fait de bric et de broc.

Notre rôle est d’établir le contact avec les drogués. Grâce à notre présence régulière la confiance s’est établie, ils viennent nous voir en cas de problème. Mais notre premeir objectif est de distribuer des kits de drogue: un kit propre contre une seringue usagée. Cela contribue grandement à la protection sanitaire des consommateurs par injection".

Moins de deux minutes après l’installation du véhicule utilitaire, un homme s’approche. Dans sa main, une grosse poignée de seringues. Il les introduit une à une dans une boite au couvercle percé. Emilio compte à voix haute: une, deux, trois, … trente seringues, sous le regard attentif d’Elisabeth et d’Alexandra. Avec un large sourire il explique:

Non, ce n’est pas moi qui ai tout utilisé. Je récolte les seringues, et je ramène des kits propres aux autres drogués. Et pour me remercier, il me fournissent en doses".

L’homme détaille le contenu d’un kit: une seringue, un minuscule récipient en métal, des doses d’eau distillée, des préservatifs… A 54 ans, Emilio bénéficie, comme près de 21 000 personnes, d’un programme de substitution de méthadone ou Subutex. Mais il laisse entendre qu’il est loin d’avoir décroché. "Ce sera comme ça jusqu’à ma mort. Mais ça va beaucoup mieux, grâce au programme, grâce aux filles", confie-t-il en montrant les deux intervenantes du programme de prévention, avant de repartir avec son chargement de kits propres.

Le consommateur n'est pas un criminel

Pour l’association, l’essentiel est d’établir puis de maintenir le contact. Apparemment le petit trafic instauré par Emilio n’est pas un problème.

Nous savons qui il approvisionne. Il sert d’agent de liaison avec l’accord des drogués. Et il signale les problèmes qui apparaissent. Mais nous ne donnons jamais plus que le nombre de seringues rendues. C’est la règle",

explique Elisabeth. L’association "Crescer na Maior" a été constituée par un groupe de psychologues et travailleurs sociaux. Leur projet de prévention et d’accompagnement de la consommation de drogue , un travail de proximité intitulé "Diminution des risques associés", a été retenu par l’IDT, l’Institut de la drogue et de la toxicomanie. Depuis dix ans, l’Institut, qui dépend directement du ministère de la Santé, a mis en place un programme opérationnel de réponses intégrées (PORI) reposant sur un postulat : le consommateur de drogue n’est plus un criminel mais un malade.

Dépénalisation

Le modèle portugais de lutte contre la drogue passe d’abord par une décision politique importante : la loi votée en novembre 2000 a mis fin aux politiques répressives en décriminalisant l'acquisition et l'usage de tous les stupéfiants. Objectif : réduire la demande par la prévention et la multiplication des offres de traitement, et endiguer la progression du VIH parmi les toxicomanes.

La loi, audacieuse, ne rend pas légale la consommation de drogue, mais elle évite d’envoyer devant le tribunal un consommateur occasionnel qui n’a pas l’objectif de devenir trafiquant. A condition toutefois de ne pas être en possession de plus de 5 grammes de haschisch , de 1 gramme d’héroïne et de 2 grammes de cocaïne. Cela correspond à dix jours de consommation moyenne "personnelle".

Au-delà, en cas de contrôle policier, c’est le pénal. En deçà, la prise en charge sociale, psychologique et éventuellement médicale du patient.

Commission de dissuasion

Jaime a accepté de parler à condition qu’on respecte son anonymat. Il se présente devant la "commission de dissuasion" de la rue José Estevão, dans le centre de Lisbonne. Cette commission a pour but de conseiller le consommateur occasionnel et de lui proposer l'arsenal de moyens destinés à l’empêcher de plonger dans la consommation dure et de dériver vers la délinquance. Mais rien de coercitif : la commission n’est pas un tribunal.

Jaime, qui s’est fait arrêter par la police, s’est rendu volontairement au centre de dissuasion. Il est entendu par une psychologue et un travailleur social, puis passe devant la commission. Pas de discours moralisateur, une information claire et précise sur sa situation, les étapes qu’il risque de franchir sans même sans apercevoir, l’illusion de la drogue douce, et le dérapage. Le mot "prévenu"reprend tout son sens. "J’ai un enfant maintenant. Je travaille. Je dois faire attention. Cette fois encore, je m’en sors bien", confie rapidement Jaime.

Empêcher la récidive

Pour Nuno Capataz, coordinateur de l'un des 18 centres de dissuasion du pays, il s’agit d’empêcher la récidive, d’éviter au patient qu'il ne mette le doigt dans l’engrenage.

La suite dépend entièrement de Jaime. Nous lui proposons un encadrement. A lui de s’emparer des moyens qui sont mis à sa disposition. Il est dans la situation limite. Une prochaine interpellation, et il sera sanctionné".

Le système prévoit en effet des sanctions qui s’apparentent à ce qui est en application dans le code de la route. Une comparaison très utile pour faire comprendre aux consommateurs qu’une récidive sera punie d’amendes ou de travaux d’intérêt général.

Suivi médical approprié

Les toxicomanes sont pour leur part dirigés vers les hôpitaux où des structures d’aide médicale ont été mises en place pour permettre les cures de désintoxication, les thérapies comportementales ou psychomotrices, et le traitement par la méthadone ou autre substitut.

Nous sommes à la fin d’un cycle, celui des grands dépendants, qui ont commencé à se droguer il y a 20 ou 30 ans. Il s’agit pour nous d’éviter qu’une nouvelle génération ne fasse le grand saut. La dépénalisation de la consommation est un élément qui rend le système de lutte plus cohérent, basé sur une approche sanitaire du problème",

explique João Goulão, le directeur de l’IDT, et l’un des mentors du système intégré de lutte contre la toxicomanie.

Un modèle qui a fait ses preuves

Le succès du modèle portugais est incontestable: le nombre d'héroïnomanes a baissé de 60% en une décennie. D'après le rapport 2009 de l'IDT, le Portugal est le pays où la consommation de canabis des 15-64 ans est la plus faible d'Europe (moins de 8% contre 23% environ en France plus de 30% au Royaume-Uni). Pareil pour la consommation de cocaïne – même si elle est en augmentation – avec moins d'1% contre 2,2% en France, 4,6% en Italie ou encore 6,1% au Royaume-Uni.

Au plan sanitaire, le dispositif est également une réussite. Le nombre de décès liés à l'usage de drogue a été divisé par plus de six, passant de 131 en 2000 à 20 en 2008. Le nombre de contaminations au VIH imputables aux injections de drogue a été divisé par quatre : de 1430 à 352 sur la même période.

Pas de triomphalisme

Pourtant, ces chiffres n’ont pas donné la folie des grandeurs à João Goulão, qui lance un avertissement: toute tentative de dépénaliser la drogue est vouée à l’échec si la décision ne repose pas sur une structure solide des services de santé. En clair l’aventure ne peut être tentée que s’il y a un réel choix de société et un véritable engagement politique pour encadrer les décisions.

Au Portugal, aucun triomphalisme exacerbé. Ni angélisme ingénu. Si le nombre de morts par overdose continuent de diminuer, le nombre de décès liés à la drogue augmente en raison de l'apparition de nouveaux produits. Les professionnels associés au dispositif le reconnaissent volontiers: le problème de la drogue est un tonneau des Danaïdes, un puit sans fond.

Ce sont aujourd'hui les spécialistes qui sont chargés d'en colmater les brèches. C'est long et difficile. Mais les résultats sont encourageants : 38.875 personnes sont actuellement suivies par le service public de santé.


Reportage initialement publié par Myeurop le 14 juin 2011




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