Connexion

Syndicate content

Lobbyiste, un métier qui s’apprend même à l’ENA

jeudi, 15 novembre, 2012 - 16:05

Depuis quelques années les formations en lobbying - masters, séminaires – se multiplient. Les lobbyistes "qualifiés" sont de plus en plus nombreux, notamment à Bruxelles. La nécessité d'une plus forte réglementation du secteur se fait pressante. Entretien avec Pier Luigi Petrillo, professeur ès lobbying à Rome.
Deuxième volet de notre série sur les lobbies.

Malgré les affaires de trafics d'influence et autres dérapages, le lobbying a acquis au fil des ans un certain vernis de respectabilité en Europe. Il est même désormais possible d'obtenir un diplôme attestant de la professionnalisation acquise dans ce domaine.

L'offre va des deux jours de formation continue proposée par l'ENA ("Lobbying européen et Parlement européen") au diplôme Bac+5 de l'ISEL (Institut Supérieur Européen du Lobbying), le "premier établissement entièrement dédié à la formation au lobbying et à la représentation d’intérêts auprès des institutions françaises et européennes", ouvert à Paris en 2008.

Dans un classement de 2010, le site IE-Lobbying dresse une liste de dix-neuf formations rien qu'en France, Belgique et au Royaume-Uni.

En Italie, où le terme lobby reste tabou, il existe encore peu de formations de ce genre. Spécialiste de la matière, Pier Luigi Petrillo est aujourd'hui directeur du Master en Théorie et Techniques du Lobbying à l'Université privée Luiss Guido Carli de Rome:


Quelle vision du lobbying ont les étudiants qui entament ce master?

Pier Luigi Petrillo: Chaque année je commence les cours en leur posant deux questions: quel adjectif associez-vous au mot "lobbyiste"? Et en quoi consiste ce métier selon vous? Et chaque année je reçois pratiquement les mêmes réponses. Les adjectifs sont presque toujours négatifs: corrompu, obscur, louche…

Quant à la description de l'activité, le lobbyiste serait quelqu'un qui passe son temps à organiser dîners, déjeuners, réceptions et ainsi de suite. Cela fait partie de son activité, mais il n'y certainement pas que ça. C'est d'ailleurs pour cette raison que je ne montre pas à mes étudiants le documentaire "The Brussels Business" qui à alimente mon avis cette image négative.

Il y a selon vous trois modèles de lobbying. La "réglementation-transparence" britannique, la "réglementation schizophrène"italienne et la "réglementation-participation" née aux États-Unis et adoptée également par l'Union européenne. C'est pour vous le modèle de réglementation par excellence. Pourquoi?

Il faut savoir que le lobbying est apparu avec le développement des démocraties industrielles, quand il a été demandé à l'Etat non seulement de dire ce qui était interdit, mais aussi d'intervenir dans l'économie et dans la société pour garantir les libertés positives (sécurité sociale, droit au travail et ainsi de suite).

C'est à ce moment là, vers la fin du XVIIIème siècle, que les groupes d'intérêt ont pris forme en Europe et aux États-Unis. Ces derniers peuvent être considérés comme le berceau du lobbying parce que la fédération américaine s'est formée au terme de négociations entre plusieurs Etats indépendants.

Or chacun de ces Etats était porteur d'intérêts différents, notamment économiques. Cela apparaît très clairement dans les actes de la Convention de Philadelphie. Le lobbying est donc présent dans l'ADN des États-Unis, de même que dans celui de l'UE.

Les lobbies sont donc nécessaires?

Oui, les États-Unis et l'Union européenne sont des systèmes où la participation des groupes d'intérêts au processus décisionnel est considérée comme indispensable. Le hic, c'est que dans ces systèmes la réglementation devient essentielle, sinon c'est la porte ouverte aux dérapages. Les règles doivent assurer d'un côté, la transparence concernant l'activité des groupes -qui les finance? que font-ils avec ces financements?-, de l'autre,l'égalité d'accès aux décideurs politiques pour tous les lobbies, indépendamment de leur poids économique.

Or au sein de l'Union européenne – le récent Dalligate l'a bien montré – la réglementation est insuffisante. L'inefficacité du "Registre de transparence" créé en 2011 est patente.

Je suis absolument d'accord. L'évolution de la réglementation des lobbies au niveau européen dessine une parabole descendante.

Les débuts étaient encourageants: dès 1996 le Parlement européen s'est doté d'un registre des lobbies qui était, de facto, obligatoire. La mesure n'était pas parfaite, parce que la définition du lobby était assez vague, mais elle était au moins contraignante.

En 2005 le commissaire Siim Kallas a eu la louable idée de lancer une initiative sur la transparence. Le résultat, c'est un accord entre le Parlement et la Commission sur la création de ce "Registre de transparence" commun, mais dépourvu de caractère obligatoire. De plus, aucun avantage n'est prévu pour les lobbies qui choisissent de s'inscrire, aucune mesure d'incitation. C'est absurde!

Au cours de votre master vous parlez également des techniques de lobbying. Par où passe la ligne de démarcation entre techniques légales et illégales?

Je précise dès la première leçon que le lobbyiste, c'est par définition quelqu'un qui essaye d'influencer les décideurs politiques de façon licite. On a sinon affaire à un magouilleur. La nouvelle loi italienne contre la corruption, approuvée fin octobre, est à cet égard éclairante.

Elle introduit un nouveau délit, le "trafic d'influence illicite". Dans la version initiale de la loi, le délit consistait à essayer, contre paiement, d'influencer les décideurs publics. Mais c'est la définition même du lobbying! Quelqu'un me paye pour que j'aille présenter ses intérêts au décideur politique dans l'espoir qu'il en tienne compte.

Dans la version finale, la loi précise que le délit consiste à essayer, contre paiement, de pousser les responsables politiques à commettre une action contraire à leur devoir. Ce qui nous rappelle qu'il n'y a pas d'influence illicite sans la participation des deux parties. 




Pays