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Qui sont vraiment les fraudeurs du fisc grec ?

mardi, 20 novembre, 2012 - 11:44

Ils sont armateurs, patrons de médias, diplomates avocats ou médecins. Ils ont mis leurs fortunes à l'abri en Suisse. Leurs noms sont divulgués par la presse grecque. Il n'y a pas que la "liste Lagarde". Une autre concernant les politiciens fraudeurs illustre l'état de déliquescence de la classe dirigeante. Enquête et inventaire.

L’affaire de la "liste Lagarde" commence en 2008 lorsque qu’un cadre informaticien se sauve de la filiale genevoise de la banque HSBC, avec un listing de 79.000 personnes, dont 8.230 Français et 2.059 Grecs.

Après un transit entre la France, le Liban, l’Espagne, l’informaticien est arrêté en Espagne à la demande de la Suisse. Il y est toujours incarcéré. En 2010, Christine Lagarde, alors ministre de l'Economie et des Finances, donne une liste de 20.059 fraudeurs grecs à son homologue d’Athènes, Giorgos Papakonstantinou. Mais ce dernier, comme son successeur, Evanguelos Vénizélos (socialiste du PASOK), "égarent" la liste pendant deux ans. Finalement, le journaliste d’investigation, Kostas Vaxevanis, directeur de l’hebdomadaire Hot Doc, la récupère et la publie sur dix pages le 27 octobre 2012. Le lendemain, une dizaine de policiers viennent l’arrêter. Le soir même, il est libéré et finalement acquitté le 2 novembre.

Mais la "liste Lagarde" n'est pas la seule. Une autre liste, publiée par le site internet "Zougla" livre les noms de 36 politiciens actuellement mis en examen pour différents délits financiers. Les médias ont d'ailleurs souvent mélangé les deux listes, rendant l’investigation plus compliquée. Autre erreur de taille, ils ont mis sur le compte de la publication de la liste Lagarde la mort de deux personnes supposés être dans le listing des fraudeurs du fisc: Léonidas Tzanis et Vlassis Kambouroglou.

Or, ces deux personnes ne sont pas dans sur la liste Lagarde. Léonidas Tzanis est, lui, dans la liste des 36.

Depuis trois ans, le SDOE (Unité de lutte contre le crime financier et économique) tente d’y voir plus clair.

Pots de vin et trafics d'armes

Léonidas Tzanis a été député du PASOK (Mouvement socialiste panhellénique) de 1993 à 2007. Il a présidé la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire du Casino de Floïsvos en 1995. A l’époque, le ministre du tourisme, Dionysios Livanos, était accusé d’avoir touché des pots de vin pour donner l’autorisation d’ouverture du casino.

Tzanis a, par la suite, été secrétaire d’Etat à l’intérieur de février 1999 à octobre 2001, sous le gouvernement du social démocrate de Kostas Simitis, l’homme qui a commencé à truquer les données économiques grecques avec le concours de spécialistes grassement rémunérés de Goldman Sachs pour que le pays entre au chausse-pied dans la zone euro. Dans le collimateur de la justice, Tzanis a été retrouvé pendu dans son garage, au sous-sol de sa maison de Volos, le 4 octobre dernier.

Vlassis Kambouroglou a, lui, été retrouvé mort le 8 octobre dernier dans un hôtel de Djakarta. Directeur de la société Drumilan International, il a servi d’intermédiaire entre la Grèce et la Russie en 2000. Athènes voulait acheter des systèmes anti-missiles russes TOR-M1 vendus par la société Almaz-Antey alors dirigée par Igor Vorobiev, puis par Igor Klimev, assassiné en 2003. Les Russes ont payé 21 millions de dollars à la Drumilan, via la Banque populaire de Chypre puis la branche suisse du Crédit agricole. Ce dernier a versé la somme à la société off shore Blue Bell dirigée par un certain Nikos Zigras, cousin de Akis Tsohatsopoulos, alors ministre de la défense.

Tsohatsopoulos est un poids lourd socialiste : résistant à la junte des colonels, membre fondateur du PASOK, député de Salonique dès 1981, secrétaire général du PASOK en 1994-95, ministre pendant près de vingt ans (travaux publics, transports, travail, intérieur et défense). Il est aujourd’hui derrière les barreaux, accusé d’avoir touché des millions de dollars sur les achats d’armes de son pays.

Un vendeur de faux bijoux

Revenons à la "liste Lagarde". Elle ne pèse finalement pas très lourd: 500 millions d’euros mis à l'abri du fisc hellène dans la filiale genevoise de HSBC. Il y a certainement d’autres comptes plus fournis dans d'autres banques helvètes. Plus de 260 milliards d’euros ont été retirés des banques grecques par des particuliers depuis 2008, craignant une faillite des banques comme cela s’était passé en Argentine et en Serbie dans les années 80-90. Certes, les petits épargnants ont caché leurs économies dans des coffres-forts, sous les draps ou les matelas. Mais les plus fortunés ont fait passer leur argent à l’étranger : Suisse, Royaume-Uni, Chypre et dans différents paradis fiscaux. 

On note une surreprésentation des retraités et des femmes au foyer dans cette liste. Souvent la fraude se passe en famille. C’est ainsi qu’on retrouve nombre d’étudiants, sans doute prête-noms et, plus drôle encore, quelques mineurs et même un appelé sous les drapeaux, sans oublier un couple d’employés du fisc au Pirée, quelques agriculteurs et même un vendeur en gros de faux bijoux.

Un amiral et un consul

Mais la plupart des 2.059 viennent des professions libérales habituées à ne pas payer d’impôts: architectes, avocats, médecins spécialistes, pharmaciens, garagistes, bijoutiers, éditeurs, professeurs d’université, journalistes… Parmi les secteurs d’activité économique on retrouve le shipping (armateurs, courtiers, plaisance, ferry…), la bijouterie et diamantaires, le textile, l’immobilier, le tourisme (hôtels, bars, restaurants), de l’import-export et des industriels du monde des matières premières et l’agro-alimentaire. Bref, tout ceux qui faisaient, ou qui auraient pu faire, la richesse du pays.

On retrouve aussi des étrangers résidant en Grèce et des binationaux : Moyen orientaux (surtout libanais), Italiens, Français, Espagnols, Allemands, Anglo-saxons, Russes et même une Japonaise.

Parmi les personnalités connues : 

  • La famille Marinopoulos, numéro un de la grande distribution en Grèce et très présent à Chypre, en Bulgarie et en Albanie. Marinopoulos avait été racheté par Carrefour en 2000. Mais en juin 2012, le distributeur français a revendu ses parts à la famille Marinopoulos.
  • Ilias Lalaounis, grand créateur de bijoux, né à Athènes 1920, un proche à une autre époque de l’archevêque Makarios et du Shah d’Iran. Il a ouvert sa première galerie à Paris en 1976, puis à New York en 1979, Hong Kong en 1981…
  • Fotis Bobolas, magnat des médias, co-fondateur de Mega TV, éditeur des grands quotidiens "To Vima", "Ta Néa", "Ethnos", très proche du PASOK.
  • Une partie de la famille Goulandris. Les Goulandris sont des armateurs et des mécènes dont la fortune est supérieure aux descendants Onassis et Niarchos.
  • L’armateur Nikos Drossopoulos qui travaille avec les Russes
  • Nikos Papastavrou, l’ancien directeur de l’OTE (l’équivalent de France Télécom).
  • Kostas Kaïlis et sa femme Maria, ancien directeur de DEH (l’EDF grecque).
  • Le diplomate Dimitri Platis. Le consul honoraire de Finlande en Grèce.
  • L’amiral Kostas Baïraktaris et Moïse Konstantinidis, président du Conseil israélite d’Athènes.
  • Le professeur d’économie à l’université d’Athènes, Ioannis Fountis

Mais on note des bizarreries dans cette liste. Elle n’est pas classée par ordre alphabétique, ni par catégories socio-professionnelles. Par ailleurs les noms propres sont écrits en caractères latins et quand il y a mention de la profession, cette mention est rédigée soit en français, soit en anglais, soit en italien !

Un conservateur, un socialiste et un communiste

L'autre liste, publiée par le site Zougla, épingle les politiciens de droite comme de gauche qui sont la cible actuellement de la justice et du fisc. 

Dans la liste, cinq anciens ministres PASOK, contre quatre Nouvelle Démocratie (conservateurs) ; deux secrétaires d’Etat socialistes, contre un conservateur ; dix députés et ex ND, contre quatre PASOK ; deux maires PASOK ou ex-PASOK, contre un ND ; trois hauts fonctionnaires et un préfet et deux chefs de partis politiques. 

Parmi les personnalités les plus connues :

  • Panagiotis Fasoulas, ancienne gloire du basket grec, ancien député du PASOK et maire de Salonique ;
  • Anastasios Mandelis, ancien ministre socialiste des transports et des communications qui aurait trempé dans le scandale des pots de vin Siemens ;
  • Ioannis Sbokos, ancien bras droit d’Akis Tsohatsopoulos au ministère de la défense en tant que Secrétaire général du ministère;
  • Nikitas Kaklamanis, député ND, ancien maire d’Athènes ;
  • Giorgos Voulgarakis, ancien dirigeant de l’ONNED (Jeunesses de la ND), étoile montante de la ND, ministre de la culture, de l’intérieur puis de la marine ;
  • Nikos Konstantopoulos, ancien dirigeant du Synaspismos, devenu Syriza (communistes réformés et socialistes de gauche, l’équivalent du Front de gauche).

Mais dans cette liste, il existe des probabilités de règlements de compte entre droite et gauche, mais surtout en interne à l’intérieur de la gauche, comme à l’intérieur de la droite, entre différents courants et surtout vis-à-vis des dissidents.

Quoi qu'il en soit, ces deux listes qui montrent bien la gravité de la décomposition avancée du pays au niveau de ses élites économiques et politiques. Dans son état actuel, la Grèce sera-t-elle capable de mener une véritable opération "mains propres" ? On peut objectivement en douter.




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