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En Espagne, la crise met le sexisme à nu

jeudi, 29 novembre, 2012 - 13:20

En Espagne, la croissance n'est plus là pour camoufler les ségrégations du marché du travail, notamment le sexisme. Une discrimination à l'emploi qui condamne de nombreuses femmes à la précarité et aux bas salaires.

Les années glorieuses de la "décennie dorée" (1995-2005) sont loin. En Espagne, la récession s'est s'installée. Le taux de chômage des jeunes dépasse les 50%. Les immigrés ne sont pas épargnés (plus de 35%).

Plus nuancée, multiforme, la situation des femmes dans l'emploi est tout aussi alarmante. Car ici, plus qu'ailleurs en Europe, leur arrivée sur le marché du travail a été tardive, longtemps freinée par le conservatisme de la dictature franquiste.

La part des femmes actives dépasse les 30% qu'en 1985. Depuis, l'emploi féminin est resté fragile, révélateur d'une importante discrimination. Moins d'emploi, moins bien payé.

Les femmes étaient la face cachée de la croissance espagnole"

analyse Teresa Torns, sociologue, membre du groupe de recherche QUIT (conditions de vie et travail) de l'Université Autonome de Barcelone. Ce que la croissance parvenait à dissimuler d'un voile pudique, la crise ne le cache plus. Les failles d'un modèle dont les apparences étaient plus modernes que la réalité deviennent évidentes.

Bas salaires et temps partiel 

Pour Teresa Torns, "la discrimination dans l'emploi est une réalité pour la grande majorité des femmes actives. C'est une des limites de la modernité du modèle espagnol". Pourtant, au vu des chiffres récents montrant un rattrapage du chômage féminin par le masculin (les deux se situent aux alentours de 25%) on pourrait pourtant conclure à un marché de l'emploi difficile mais plus égalitaire.

Mais la réalité est plus complexe. Avec la crise, non seulement les discriminations s'accentuent, mais de nouvelles formes de ségrégations s'observent. "Les inégalités de genre ne disparaissent pas, elles se transforment" résume Teresa Torns. Dans les entreprises, les femmes ont souvent les salaires les plus bas et leur présence dans l'économie informelle, les contrats temporaires et le temps partiel subi se développent.

Sur ce dernier point, précise l'universitaire, on est loin du modèle scandinave de la réduction du temps de travail choisi, permettant de concilier vie professionnelle et privée :

La dérégulation de la journée de travail quotidienne devient la norme des temps partiels fractionnés, avec une large disponibilité de la salariée requise".

Sans surprise, les plus touchées sont aussi les plus fragiles: les femmes jeunes et les femmes immigrées.

Paradoxalement, cette forte présence dans le travail temporaire et dans les secteurs peu rémunérateurs du soin à la personne et de l'entretien, révélatrice des discriminations subies, rend les femmes plus résistantes dans l'emploi face à la situation actuelle. Car ces deux secteurs augmentent en temps de crise.

"A l'inverse, beaucoup d'hommes qui n'ont pas fait d'études supérieures se retrouvent au chômage du fait de l'effondrement du secteur du bâtiment", observe Violeta, jeune professeure de biologie au chômage, qui envisage d'émigrer aux Etats-Unis.

L'Espagne est ainsi dans le peloton de tête en Europe pour le travail temporaire, avec 37% des emplois: un niveau que seule la Pologne dépasse. Plus précaire, moins rémunérateur, le marché du travail actuel recouvre donc davantage la réalité de l'emploi féminin que masculin. Pas vraiment de quoi se réjouir.

Car les ségrégations restent bien là, horizontales (occupationnelles), mais aussi verticales (et donc salariales) avec une très faible présence des femmes dans les strates dirigeantes.

Division sexuelle du travail

La fondation Européenne Eurofound pointe du doigt cette permanence culturelle de la division sexuelle du travail, qui freine les femmes sur le marché de l'emploi. C'est l'éternel "plafond de verre": difficile pour les femmes d'accéder aux positions dominantes. Mais cette discrimination concerne les femmes les plus favorisées, et rares sont celles qui atteignent une position suffisante pour en subir les effets.

Ana Pilar, Barcelonaise de 36 ans, préfère parler de "barrières invisibles". La jeune femme occupe un emploi qualifié dans l'administration commerciale d'une entreprise informatique. Elle juge le terme de "discrimination" trop fort, mais elle souligne le fait qu'elle est la seule femme de son service:

Certains secteurs restent très masculins…et il faut y vaincre les préjugés que certains peuvent avoir envers une collègue féminine. Une femme doit prouver davantage. Ce n'est pas du rejet, mais certains ont tendance à penser qu'une femme est plus distraite ou moins organisée, et qu'il n'est donc pas anormal qu'elle reste un peu plus tard le soir! Mais progressivement, ces barrières tombent, et tu te rends compte que ton efficacité n'a rien à envier à celle de tes collègues masculins!"

Culture conservatrice et sexiste

Teresa Torns dénonce surtout un "suelo pegajoso” ("stickyfloor" ou, en français, "sol collant"), qui maintient les femmes en bas de l'échelle. Sur ce point, la crise n'arrange rien, car l'administration publique, l'un des rares secteurs qui était traditionnellement pourvoyeur d'emplois qualifiés et stables avec le plus souvent de bonnes conditions de travail pour les femmes, connaît des coupes budgétaires importantes.

"La surprise de la crise a été le chômage masculin" analyse la sociologue.

Le taux de chômage féminin a toujours été beaucoup plus accepté, toléré. L'Espagne garde une culture conservatrice et sexiste: c'est à l'homme, chef de famille, de nourrir les siens".

"L'esprit de famille reste très profond en Espagne, et la répartition traditionnelle des rôles entre les hommes et les femmes est plus codifiée qu'en France" analyse, pour sa part, Agathe, jeune française ayant vécu 7 ans en Espagne, et revenue depuis peu faute de travail.

La femme est traditionnellement le soutien psychologique de la famille, l'homme est le soutien économique"

confirme Ana Pilar. Or aujourd'hui, il n'y parvient plus. Le nombre de foyer où tous les actifs sont au chômage a été multiplié par trois depuis 2007.

Le malheur des hommes ne fait pas le bonheur des femmes

Le malheur des hommes fait-il le bonheur des femmes? Pas vraiment. Car en ces temps de crise, le modèle social espagnol se recentre sur ses fondamentaux traditionnels. L'équation repose sur peu d'Etat, peu d'emplois…et sur beaucoup de famille.

Donc sur les femmes, qui assument les réalités du travail domestique qui s'étend avec la démission de l'Etat providence: aux femmes le soin aux personnes âgées, l'assistance aux jeunes adultes sans emploi, le gardiennage des jeunes enfants.

Une situation qui n'est pas si différente de celle qui s'observe en Allemagne, où l'image d'Epinal de la femme la présente au foyer, un fer à repasser dans une main, la tétine de bébé dans l’autre: 'Kinder, Kirche, Küche' -enfant, cuisine, église-!.

"Les femmes ont beaucoup de travail mais peu d'emplois". Le constat est amer, mais pas définitif : "Ce modèle a montré ses limites: il ne peut plus se reproduire. Il faut réviser le contrat social entre les hommes et les femmes" clame Teresa Torns.

La situation est difficile mais je fais confiance aux jeunes générations: les jeunes femmes d'aujourd'hui ne vont pas se laisser faire comme l'ont fait leur mères ou grand-mères".  




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