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Les Arméniens de Syrie prennent le chemin de l’exil

mercredi, 9 janvier, 2013 - 17:36

Entre un pouvoir massacreur et les combattants majoritairement sunnites de l'Armée syrienne libre (ASL), les Arméniens de Syrie prennent, quand ils le peuvent, le chemin de l'exil.

Les Arméniens de Syrie bénéficient d’un statut de minorité protégée, mais aussi bâillonnée. Environ 80.000 en Syrie avant le début de la révolte, les Arméniens ne seraient plus que 50 à 60.000 aujourd’hui.

Mgr Miriatian, archevêque catholique d’Alep où les combats font rage, explique bien cette situation :

Les Arméniens redoutent une configuration où ceux qui prendraient le pouvoir seraient d’une mouvance salafiste extrémiste. L’exemple de l’Irak ne préfigure rien de bon et on se demande, au cas où ce type de pouvoir l’emporterait, si nous, chrétiens, nous deviendrions des citoyens de seconde catégorie ou si l’on respectera ce que nous sommes".

Ara Toranian, directeur et fondateur du mensuel "Nouvelles d’Arménie" se demandait dés septembre 2012, "comment les Arméniens vont-ils sortir du piège syrien?" alors qu'à Alep, ils "ont dû constituer des milices afin de protéger leurs quartiers et éviter qu’ils ne se trouvent en situation d’otages. Pris entre le marteau et l’enclume, soumis à des tentatives d’instrumentalisation". Une situation comparable à celle vécue par les Arméniens au Liban dans les années 70-80.

Cible de l'ASL

Le 30 octobre dernier, les Arméniens sont devenus ouvertement la cible des combattants de l’ASL. Un autobus qui faisait la liaison Alep-Beyrouth a été arrêté. Les sept passagers arméniens ont été débarqués et pris en otage. En échange de leur libération, les rebelles demandèrent la libération de 150 des leurs emprisonnés par les forces de Bachar El Assad et une rançon de 500.000 dollars. La petite communauté arménienne en Syrie compte aujourd'hui 40 morts, 66 blessés, 7 otages, et 2 appelés disparus.

En août 2012, quand des combattants de l’Armée syrienne libre venus de Turquie ont attaqué le village arménien de Kessab, les forces gouvernementales les ont repoussé et ont distribué des armes aux villageois arméniens pour se défendre. Kessab concentre à lui seul toutes les peurs des Arméniens. Attaqué de nouveau en septembre, il a été menacé à la veille de Noël.

Ce gros village situé à la frontière syro-turque est peuplé d’Arméniens mais aussi de Turkmènes. Or des milices turkmènes parlant un dialecte turc osmanli et venant du Hatay turc et du nord-ouest de la Turquie ont annoncé qu’elles allaient "génocider" les Arméniens de Kessab s’ils continuaient à résister à l’ASL. Ces milices seraient financées et armées par Ankara…

Les Arméniens en Syrie sont une très petite et très fragile minorité. Pour Ara Toranian, cette communauté "n’avait vraiment pas besoin de cette guerre pour voir son existence fragilisée".

En 2003, son magazine avait publié un reportage d’une de ses reporters, Armineh Johannes, intitulé "Damas l’ancestrale, un dernier carré d’Arméniens qui résiste à l’érosion".

Rescapés du génocide

Résumé de ce reportage vieux de neuf ans. Au XVI° siècle, la petite communauté arménienne reçoit la permission de la Sublime porte de construire son église : Saint Sarkis dans le quartier de la porte Touma, le quartier chrétien. Après le génocide de 1915-1918, 20.000 rescapés arméniens se réfugient dans une Syrie devenue protectorat français.

En 2003, 80.000 Arméniens vivaient dans ce pays dont seulement 6.000 à Damas. 1.000 dans le quartier périphérique de Jaramana : pâtissiers, charcutiers, joailliers. A cette époque, quelques Arméniens avaient bâti de solides fortunes et occupaient des postes importants dans l’économie syrienne, tel que Nazareth Jakoubian, directeur de la chambre de commerce de Syrie. La famille Jakoubian représentait une trentaine de sociétés dans le pays: Samsung, Nokia, Kodak, Alcatel, Michelin…

Au niveau religieux, la communauté est divisée en quatre. Certains dépendent du catholicos (patriarcat) d’Etchmiadzine en Arménie, d’autres du catholicos d’Antélias en Syrie, les troisièmes de l’église catholique arménienne de Syrie, liée au Vatican, sans oublier une petite poignée de protestants!

Bien avant le soulèvement contre Bachar el-Assad, en 2003, la reporter des Nouvelles d’Arménie faisait déjà état d'un important mouvement migratoire vers les Etats unis, le Canada et l’Europe. Suite à cette baisse de la population, le nombre de sièges de députés arméniens (au prorata de la population) était passé de deux à un en 1974 (un député pour 50.000 personnes). 

Grandeur et richesses perdues

A cette époque, en 2003, entre 45.000 et 60.000 Arméniens vivaient à Alep, la capitale économique du pays, et aux alentours. C'était la plus grande des dix communautés chrétiennes de la ville et une des plus fortes communautés arméniennes du Moyen-Orient. Les Arméniens contrôlaient les usines de tapis, tissus, moquettes et employaient des centaines de personnes. 50 usines de la ville étaient sous direction arménienne (textile, caoutchouc, spiritueux, pièces détachées de voitures…). Jusqu’en 1963 les Arméno-alépiotes publiaient quatre journaux : Eprard, Ararat, Arevik, Gantzassar. Dans les rues d’Alep on trouvait aussi les journaux arméniens du Liban comme Zartong et Naïri.

Les témoignages des Arméniens de Syrie confirment l’ambigüité de cette communauté vis-à-vis du pouvoir de Bachar El Assad . Pour Salpi Kasparian, journaliste à Alep,

Le régime actuel de la Syrie nous a donné la plupart de nos droits de minorité, tandis que nous sommes devenus une ossature du pays dans les affaires, l’industrie, la médecine, l’art, la musique et même l’armée…Nous resterons et défendrons notre communauté et l’Etat qui nous a donné l’hospitalité et dont nous faisons partie."

Yeghia Jerejian, député libanais du parti social démocrate arménien Hentchak, est plus prudent. Il déclarait au début du soulèvement anti-Assad :

Si la situation en Syrie empire, il est naturel que la situation des Arméniens empire aussi, comme au Liban. Je peux dire que la situation actuelle en Syrie est mauvaise et qu’elle pourrait devenir pire dans un futur proche. Naturellement, les Arméniens comme les autres citoyens de Syrie, seront affectés par les événements qui vont prendre un tournant très dangereux comme on peut le prévoir".

Solidarité arménienne

Parmi les milliers d’Arméniens qui ont réussi à fuir la Syrie, ils étaient 2.000 l'été dernier à s'être installés en République d’Arménie. Mi-novembre, ils étaient 6.000. Alors que la plupart des compagnies aériennes fermaient leurs liaisons avec Damas, la compagnie arménienne Armavia a augmenté les siennes sur Damas et Alep. Entre le 15 octobre et le 8 novembre, trois avions d’Armavia ont été détournés par la chasse turque et obligés de se poser à Ankara ou Erzerum. Les Turcs les accusaient de transporter des pièces de missiles pour le pouvoir de Damas. Depuis Armavia a fermé sa liaison sur Alep.

Les réfugiés arméno-syriens actuellement en République d’Arménie sont originaires d’Alep, de Kessab, de Deir Zor, de Hasaké, de Latakié et de Damas. 80% de ces réfugiés n’ont pas trouvé d’emplois et risque de rester longtemps au chômage. Depuis début novembre l’Union générale arménienne de bienfaisance (UGAB), fortement implantée dans la diaspora occidentale, distribue 110 euros par mois à 350 familles de réfugiés. Quant au Comité de secours urgents aux Arméniens de Syrie, il distribue gratuitement des médicaments, des vivres et des couvertures.

Neutralité hasardeuse

Depuis octobre, le quartier arménien d’Alep, Nor Kiour, est touché par des obus. Parmi la population arménienne, des milices d’autodéfense s'organisent dans ce quartier et dans les deux autres, Al Solymanieh et Villaen. Le soir, des volontaires arméniens armés se postent à l’entrée du quartier et dans les entrées d’immeubles. La communauté refuse toujours de soutenir l’ASL, pas plus que les forces gouvernementales. Elle garde une sorte de neutralité hasardeuse, comme ce fut le cas durant la guerre du Liban.

Le Comité de soutien d’urgence (mise en place par les trois confessions arméniennes, apostolique, catholique et protestante) gère l’argent envoyé par la diaspora et s’occupe du dispensaire, de la distribution de vivres et du relogement pour les familles dont les logements ont été endommagés par les combats. Mais avec l’embargo américain et européen sur la Syrie, les importantes sommes d’argent de la diaspora americano-arménienne sont bloquées.

Quoi qu’il en soit, il y a de forte chance que les Arméniens de Syrie suivent le même chemin que ceux du Liban, de l’Irak et de l’Iran, vers la Californie, le Canada, l’Europe occidentale et l’Arménie.  




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