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Le temps partiel reste un facteur de ségrégation pour les femmes

lundi, 14 janvier, 2013 - 12:21

Aujourd'hui en Europe, le taux d'emploi à temps partiel avoisine les 20%. Subi ou souhaité, il révèle, au-delà des disparités économiques, différents modèles socio-culturels. Mais, du Nord au Sud, il concerne quatre fois plus les femmes que les hommes

Le taux d'emploi des femmes en Europe est en augmentation: plus de 58%; pas si loin de l'objectif de 60% fixé il y a quelques années par le Conseil Européen. Mais la ségrégation du marché du travail perdure : une des disparités parmi les plus visibles est le taux de travail à temps partiel.

Si ce taux global progresse légèrement depuis 10 ans (la crise n'y est pas étrangère!) l'écart reste très marqué entre les hommes et les femmes : en 2012, un peu plus de 8% des hommes travaillent à temps partiel, contre 32% des femmes. Quatre fois plus !

Comme souvent, ces moyennes cachent de fortes disparités. En France, 30% des femmes sont concernées par le temps partiel alors qu'elles sont plus des trois quarts aux Pays Bas ! A l'autre bout du spectre, la Bulgarie enregistre le taux le plus bas, avec seulement 2,8% d'actives à temps partiel.

Disparités maximales en Europe

Comment expliquer ces contrastes? Pour Rachel Silvera, économiste et maître de conférence à l'Université Paris Ouest, Experte française du réseau 'Genre et Emploi' à la Commission Européenne, les temps partiels regroupent une réalité très hétérogène.

Selon elle, des facteurs différents sont à l'œuvre suivant les pays:

  • La volonté d'intégrer les femmes au marché du travail, dans le cadre d'un consensus social et culturel "familiariste" : les femmes aspirent à s'occuper de leurs jeunes enfants, et donc à ne pas travailler à temps plein. C'est le cas des Pays-Bas.
  • L'importante féminisation de secteurs où l'emploi partiel est très développé, comme un mode de gestion de main-d'œuvre (secteur tertiaire peu qualifié: assistantes maternelles, travailleuses familiales, emplois du secteur de l’entretien et du commerce). C'est ce qui se produit en France ou en Espagne.
  • La pénurie des structures d'accueil de l'enfance et, dans une moindre mesure, de soin aux personnes âgées dépendantes, qui s'observe en Allemagne, mais aussi en Autriche et au Royaume Uni. C'est un élément décisif dans le choix – contraint – d'occuper un emploi à temps partiel.


Le modèle néerlandais et nordique: les mères au travail

En Suède, en Norvège, ou encore au Danemark, mais aussi en Suisse et en Allemagne, plus de 25% de la population active occupe un temps partiel. Un mode d'emploi perçu globalement de manière positive.

En Suède, pays au féminisme précoce (les femmes y ont acquis le droit de vote en 1921, et l'égalité de statut entre époux remonte à 1929), des mesures d'emploi ont été mises en place dès les années 60 pour favoriser le développement de la population active féminine, notamment via le temps partiel.

Aux Pays-Bas, "le temps partiel y est une exigence féministe et syndicaliste," explique Rachel Silvera, "avec 77% de temps partiel, difficile pour les femmes de concevoir travailler à temps plein !".

La réussite de ce modèle est à double tranchant : il permet des taux d'emploi féminin parmi les plus hauts d'Europe, mais pérennise la ségrégation du marché du travail. Car l'objectif tant loué de "conciliation" entre vie professionnelle et vie privée n'est bon que pour les femmes!

On observe en effet une forte disparité entre les hommes à temps partiel (de 10 à 15%) et les femmes (de 40 à plus de 75%). Rachel Silvera s'indigne :

La conciliation? C'est un cache sexe des inégalités! Combien de cadres supérieurs à temps partiel? Quasiment aucun. On ne fait pas, ou rarement, carrière à temps partiel".

De fait, l'emploi à temps partiel, très sexué, se répartit sur un petit nombre de secteurs (notamment le soin à la personne et le service public, très féminisés), moins qualifiés et moins rémunérateurs que la moyenne. 

Au sud: temps partiel plus faible, plus subi

Dans les pays du sud (Grèce, Portugal, Espagne), le temps partiel est inférieur à la moyenne européenne. Il est moins bien perçu, souvent subi. Mais contrairement au modèle scandinave, les écarts hommes-femmes sont plus faibles: les salaires étant moins élevés qu'au Nord, les salariés des deux sexes privilégient dans la mesure du possible le travail à temps plein.

Cependant, la crise a fait récemment progresser le temps partiel, notamment le temps partiel féminin. En dix ans, l'Espagne est passé d'un taux global de 8% à près de 14% en 2011 et plus de 23% des femmes sont désormais concernées. En Italie, le temps partiel touche à présent pratiquement autant de femmes qu'en France (près de 30%). 

Quant aux pays de l'ancien bloc soviétique, le strict égalitarisme qui prévalait jusque dans les années 80 explique que le travail partiel y concerne seulement 5 à 10% de la population, les femmes étant deux fois plus concernées que les hommes (contre une moyenne de quatre fois dans l'UE).

Un facteur de persistance des inégalités

En France, le temps partiel est un phénomène plutôt récent (il s'est développé depuis le début des années 90) et particulièrement féminisé puisqu'il touche 30% des femmes et seulement 6% des hommes. Un rapport de 1 à 5 !

La croissance du secteur tertiaire, très demandeur d'emploi partiel féminin, y est pour quelque chose. Un rapport du Conseil économique et social (Les femmes face au travail à temps partiel) concluait en 2008:

L'accroissement de cette forme d'emploi a facilité l'entrée et le maintien des femmes sur le marché du travail. Cependant, il a en même temps contribué à la persistance des inégalités entre hommes et femmes".

Celles-ci constituent aujourd'hui encore en France quelque 80% des salariés les moins bien rémunérés…Et contribuent toujours largement plus aux tâches ménagères et familiales que les hommes. 

Pour Rachel Silvera, "la solution est à trouver du côté de la réduction collective de la durée du travail, et de l'égalité face aux tâches ménagères". Comme levier, le congé parental et/ou paternel, qui permettrait de rompre l'engrenage du "risque maternel".

Les femmes sont discriminées sur le marché de l'emploi parce qu'elles sont perçues comme des travailleuses à risque (potentiellement enceintes, en demande de fortes disponibilités pour s'occuper de leurs enfants…). Elles se tournent donc d'autant plus vers leur foyer.

Ainsi, en Autriche, ou selon les dernières enquêtes, une femme sur deux envisage d'être mère au foyer ! Un "choix" tout relatif, quand on voit ce que leur réserve le marché du travail

Certains pays montrent la voie: en Norvège, 90% des jeunes papas profitent de leur "quota paternel", semaines de congés réservées aux pères, perdues si elles ne sont pas prises.   

De quoi favoriser l'amorce d'une aspiration commune entre les hommes et les femmes, encore utopique selon Rachel Silvera, "à vivre et travailler autrement pour trouver un nouvel équilibre dans nos temps". 




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