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Elections en Italie: Naples préfère Silvio Berlusconi à la misère

vendredi, 25 janvier, 2013 - 17:57

Reportage à Naples un mois avant les élections générales. Une ville comme un pays en état de choc après la cure d'austérité drastique de Mario Monti. Bon nombre de Napolitains se disent prêts à voter de nouveau pour Silvio Berlusconi. Faute de mieux et par refus de la misère omniprésente dans les rues de la capitale du sud de l'Italie. 

Il pleut des cordes sur Naples. On aperçoit au loin, un halo de brume sur la cime du Vésuve. Aux alentours de la gare, une odeur de sucre. C’est celle des pralines que des vendeurs font dorer sur leurs étalages bigarrés abrités sous des immenses parasols devenus aujourd'hui parapluies.

Dans les rues voisines, une toute autre odeur, celle des épices des vendeurs de kebab mêlée à celle des brioches remplies de crème pâtissière. Ces parfums n’arrivent pas à cacher le climat régnant à Naples depuis quelques temps. Un climat de désespoir mais aussi de colère.

En cette période de campagne électorale où les candidats tentent de séduire un électorat désabusé en lui promettant des baisses d’impôts (Silvio Berlusconi), de la rigueur (Mario Monti) et un peu plus d’équité sociale (la gauche de Pierluigi Bersani), Naples est devenue la vitrine de la péninsule. Une vitrine où les Italiens exposent leur désarroi et leur dégout de la classe politique toutes opinions confondues.

"Ses histoires de fesses? On s’en fout !"

Dans le quartier espagnol, le cœur pulsant de Naples, les nerfs des habitants sont à fleur de peau.

On a tout essayé, la droite, la gauche, les listes civiques. Lorsque nous avons élu l’ancien juge Luigi de Magistris l’an dernier à la tête de la municipalité, nous pensions qu’il aurait changé la face de Naples. Quelle erreur ! Rien n’a bougé, la ville est toujours aussi sale et les gens crèvent encore de faim"

s’énerve Mario. Assis sous la pluie devant une table bancale en compagnie de deux copains, ce contrebandier de cigarettes ressasse sa colère en sirotant un café.

20% de la population est officiellement au chômage. Chez les jeunes, le taux est estimé à 44,4%. Alors pour bouffer et payer nos notes, on n’a pas le choix, c’est soit la contrebande et les petits boulots, soit la dérive".

A coté de Mario, Luigi essuie les gouttes de pluie lovées sur ses vieilles lunettes de vue. Lui, il a quatre-vingt ans. Avant de prendre sa retraite, il était cordonnier. Aujourd’hui, il touche 550 euros de pension par mois.

Pour m’acheter un taudis, j’ai presque retiré la nourriture de la bouche de mes enfants. Et voilà que Mario Monti nous demande maintenant de payer l’impôt foncier alors que nous n’avons même pas de quoi manger et que nous avons vécu dans la misère. C’est facile pour eux, ils touchent des milliers d’euros par mois même après avoir démissionné car ils ont droit à des indemnités"

A trente et un jours des législatives, ils ont déjà fait leur choix.

On va voter pour Silvio Berlusconi. Au final, il n’est pas pire que les autres. Lui au moins, il avait aboli l’impôt foncier et offert une prime de mille euros aux familles pour leur premier enfant. Et puis, il emploie 54.000 personnes dans ses entreprises. Alors il nous comprend certainement mieux que les autres. Ses histoires de fesses ? On s’en fout !"

explique Pietro en fumant nerveusement une cigarette de contrebande de marque chinoise vendue par Mario à 2,50 euros le paquet. "Cela ressemble aux Camel et c'est moitié prix".

"Il faut les fusiller !"

Dans une petite rue voisine, quelques retraités tapent le carton devant "la maison catholique des retraités" protégés des intempéries célestes par sa verrière.

Giovanni Lombardi n'a pourtant rien d'un paroissien assidu. Il montre sa carte d’adhérent du PCI avec fierté. Il s’est inscrit au parti communiste en 1943. Il est néanmoins nostalgique du temps où le secrétaire général du parti, Enrico Berlinguer, allait à la messe en famille le dimanche.

Les politiciens en croquaient alors avec grand appétit, mais les petites gens avaient aussi leur part de gâteau et tout le monde était content. Aujourd’hui, les politiciens gardent tout pour eux. Regardez autour de vous, reniflez l’odeur dans les rues de Naples: c’est celle de la misère"

dit Giovanni.

A coté de lui, Pasquale Guerra danse d’un pied sur l’autre d’énervement.

Il faut pas les chasser, il faut les fusiller. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, ils se sont tous engraissé sur notre dos. Avant, les syndicalistes protégeaient le peuple, aujourd’hui ils s’occupent des riches et roulent dans des voitures bleues [la couleur des véhicules de fonction]alors que moi je n’ai même pas une bagnole verte !"

tonne cet employé municipal.

Dehors, la nuit tombe sur Naples. Dans le port, les grands navires ressemblant à des gratte-ciel sont en panne de touristes.

A quelques mètres de là, Rosaria Capacchione, la journaliste du quotidien local "Il Mattino" spécialisée dans les histoires de mafia et qui vit sous la protection de la police tient un meeting. Normal, elle est candidate au sénat pour le compte du parti démocrate. La salle est comble. Des retraités l’écoutent promettre de changer la face du pays. La croient-ils?

"Beppe Grillo? Des slogans, des insultes et du vide"

A l’autre bout de la ville, les activistes du mouvement "5 Stelle" ["5 étoiles"] fondé par le comique génois Beppe Grillo montent des haut-parleurs et balaient l’estrade plantée au milieu de la galerie du Prince de Naples. A 9 heures tapant, le Coluche italien tout de blanc vêtu monte sur scène sous les applaudissements de ses supporteurs.

Pendant une heure et demie, il tonnera contre la classe politique "gangrenée jusqu’à l’os" et les syndicats "qu’il faut abolir". Il parlera de la nécessité de remplacer "les politiciens professionnels par des gens normaux qui savent ce que veut dire lutter pour vivre". Des mots qui au final ne sont pas jugés convaincants.

Je ne sais pas pour qui voter. Je suis venue ce soir parce que j’espérais que Beppe Grillo aurait parlé de choses concrètes, qu’il aurait proposé des solutions. Je n’ai entendu que des slogans, des insultes, du vide"

dit Maria. Elégamment serrée dans un petit manteau en feutre noir, cette quadragénaire à l’allure plaisante enseigne dans un lycée secondaire. Elle ne cache pas sa déception. "Je repars en me disant que je voterais surement pas pour lui".

Dehors, la pluie tombe toujours drue. Des badauds fument une cigarette en commentant le meeting. Nombreux ont la sensation qu’encore une fois, ils ont écouté des incantations, mais rien de concret.

Mario Monti me fait peur, les démocrates ne m’ont pas convaincu car ils se sont alliés avec l’extrême-gauche. Quant à Berlusconi pour qui je votais auparavant, il me fait penser à un cadavre"

explique Paolo.

Dans un mois, les Italiens exprimeront leurs préférences. Selon les derniers sondages, le parti de Silvio Berlusconi est en train de remonter la pente alors que les démocrates donnés pour vainqueur il y a deux semaines encore, commencent à perdre pied.

Au milieu, Mario Monti tente de consolider à défaut d’augmenter son capital sympathie estimé à 15%. Dans les urnes, la bataille sera rude. Mais elle le sera plus encore après les élections, les Italiens attendant leurs nouveaux dirigeants au tournant.




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