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Que savez-vous des peuples, Monsieur Védrine?

jeudi, 25 avril, 2013 - 12:43

Pour Hubert Védrine, l'Europe ne peut pas devenir fédérale."Le saut fédéral ne veut rien dire" estime l'ancien ministre des Affaires étrangères interrogé par le site spécialisé Euractiv.fr.
Bernard Barthalay, président de Puissance Europe, lui répond en dénonçant une "entreprise de désenchantement de l’Europe".

Monsieur Védrine, vous croyez ce que vous voulez et les citoyens s’en foutent éperdument. Le fédéralisme n’est pas la supranationalité, qui signifierait une nation nouvelle au-dessus des nations. Ce fut une grande erreur d’avoir utilisé ce mot dans le champ de la politique : dans la fédération, ce qui est au-dessus, ce n’est pas une nouvelle nation, mais le droit.

Dans le champ de la politique, les pouvoirs fédéraux, à qui sont transférés les matières d’intérêt commun, ne surmontent pas les États membres, ils les jouxtent. Ils sont à côté, dans un même rapport d’immédiateté aux citoyens.

Vous appartenez au monde d’hier

Si l’on traite de la question A, le citoyen sait qu’elle est du ressort du pouvoir fédéral, si l’on traite de la question B, il sait qu’elle est de ressort des États membres, qui restent souverains sur cette question. Bien sûr, Monsieur Védrine, vous ne pouvez pas comprendre cela, car vous êtes prisonnier d’une vision hiérarchique et absolutiste de l’État, où le supérieur commande à son subordonné et où rien ne se divise.

Vous ne comprenez même pas les États fédéraux : un gouverneur américain n’est pas un préfet, et le Président ou le Congrès ne se mêlent pas des affaires qui relèvent des États.

Autant dire que vous appartenez au monde d’hier, à celui du système westphalien, au mieux, vous êtes un contemporain de Talleyrand, de Metternich et Castlereigh.

Que savez-vous des peuples, Monsieur Védrine? A-t-on jamais demandé aux peuples d’Europe s’ils voulaient s’unir ou rester divisés? Si leur étaient représentés les risques de la division, je gage qu’ils choisiraient l’unité.

Et les Allemands, plus que les autres. Ils n’ont plus envie de dominer, d’imposer leur modèle. C’est un fantasme parisien. Et si la crise les a placés en position d' "empire accidentel", comme l’écrit Ulrich Beck, c’est justement parce que vous-même avez refusé par deux fois, d’abord en inspirant à Mitterrand une fin de non-recevoir au document Schäuble-Lamers, puis aux côtés de Chirac et de Jospin, l’unité politique que Berlin offrait à Paris, et qui aurait "équipé" la zone euro des moyens de faire barrage à la dépression.

Que le peuple ait enfin la parole, cela vous gêne

Ce que vous avancez là est pur mensonge. C’est une échappatoire commode pour fuir votre responsabilité historique d’un double rejet par la France de l’unité politique de ce continent. Les objections du Tribunal de Karlsruhe ne tiendraient plus si l’Europe, en l’occurrence la zone euro, était dotée d’une représentation bicamérale, où la chambre basse serait élue proportionnellement aux populations.

Le saut fédéral, dans la zone euro en crise, veut dire une chose tout à fait claire, cela veut dire la reconnaissance du lien nécessaire entre la monnaie et la dette, s’acheminer vers un Trésor européen, redéfinir le mandat de la BCE pour y inclure la stabilité financière, achever l’union bancaire, cela veut dire union budgétaire et euro-bonds. Bien sûr, pas dans le dos du peuple, mais dans la claire perspective d’une représentation européenne pour consentir l’impôt fédéral, et d’une constitution pour sceller le nouveau contrat social européen.

C’est d’ailleurs peut-être cela qui vous gêne, que le peuple ait enfin la parole, vous qui êtes prompt à assimiler fédéralistes et fonctionnaires européens, car vous savez bien que le saut fédéral n’est un saut dans l’inconnu que pour ceux, que vous représentez, les "profiteurs de la souveraineté nationale", d’une souveraineté dont vous savez fort bien qu’elle se réduit désormais à bien peu de choses: au droit d' "être autour de la table", le plus souvent pour ne pas prendre les décisions nécessaires, aux privilèges du rang, et à la distribution des postes.

François Mitterrand voulait des États-Unis d’Europe

Votre entreprise de désenchantement de l’Europe ne nous impressionne pas, Monsieur Védrine. Quand Spinelli, du fond de sa geôle, a conçu le projet politique d’États-Unis d’Europe, quand Monnet les a voulus à son tour, ils savaient bien qu’il s’agissait d’unir des Européens, que nous sommes tous, quel que soit l’État où nous sommes nés, par accident, et où nous résidons, par choix.

Faut-il rappeler au président de l’Institut qui porte son nom que l’imagination de François Mitterrand lui-même, comme celle de ces visionnaires et de ceux qui les avaient précédés, fut hantée par le rêve d’États-Unis d’Europe?

Il n’est pas indifférent pour les Français de savoir si leur Président y pense ou non. Eh bien, j’y pense et je le veux”

écrivait-il en 1988, dans sa Lettre aux Français. Par delà la mort, je ne suis pas sûr, Monsieur Védrine, que vous le serviez encore.


Les intertitres ont été rajoutés par myeurop.info


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