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Antoinette, 93 ans : Fortis m’a ruinée !

jeudi, 16 mai, 2013 - 09:46

Antoinette a 93 ans. Cette pétillante vieille dame a été ruinée par le krash de la banque Fortis en 2008. Elle nous raconte comment sa confiance dans les conseillers de la banque belge l'a menée au désastre. Et comment elle survit aujourd'hui... Entretien.

Je l'ai rencontrée dans son petit appartement d’une 'seniorie' de Mons – en Belgique, on appelle ainsi la partie d'une maison de repos dédiée aux résidents qui n'ont pas besoin d'une présence constante du personnel soignant. Antoinette, 93 ans, y a apporté une partie de son mobilier. Nous sommes en plein centre-ville, mais aucun bruit de l'extérieur, l’ambiance est feutrée. Antoinette me reçoit avec du gâteau ukrainien apporté par une amie. Elle sert le café, et plaisante sur son bonheur de recevoir "un monsieur qui vient de si loin pour l'interviewer".

C’est Antoinette qui a fait le premier pas. Elle est tombée sur l’article de Myeurop évoquant le risque d'expulsion de 120 personnes âgées des maisons de repos wallonnes, et nous a contacté. Après l'infirmière belge qui nous racontait son travail dans les hôpitaux wallons, c’est donc Antoinette qui nous livre son témoignage, celui d’une dame de 93 ans qui redoute de ne plus pouvoir payer son loyer, après avoir été victime du krash financier de Fortis.

Fortis Banque était une des institutions bancaires les plus importantes du Benelux. En 2008, la crise financière et le rachat pour 20 milliards d'euros d’une banque néerlandaise coulent le groupe. Nationalisée en dix jours, la banque est finalement revendue – bradée, disent certains commentateurs du secteur – au groupe français BNP Paribas. Cette faillite a déclenché un scandale tel que le premier ministre belge a été forcé de démissionner. Pas moins de 1.200 épargnants se sont groupés pour attaquer la banque en justice.

Myeurop : Antoinette, qui êtes-vous ?

Antoinette : Je suis née en 1921 à Thil, une petite ville au bord du Rhône, à quelques kilomètres de Lyon. Papa était belge, de Genk, dans le Limbourg, et maman venait d'une vieille famille lyonnaise. Comme papa était géologue, nous avons beaucoup bourlingué : j'ai vécu presque deux ans en Algérie, j'ai fréquenté l'école à Daix, et puis j'ai passé mes examens à Moulins…

Comment êtes-vous arrivée en Belgique ?

Papa était officier de réserve. Lorsqu'il y a eu un risque de guerre, il a été rappelé en Belgique et la famille a suivi. Je ne m'en suis jamais remise. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps lorsque j'ai quitté la France. J'aimais tellement Lyon, il y avait une animation extraordinaire! J'y étais "modiste". À l'époque, les femmes adoraient s'habiller. Les femmes allaient en ville pour voir ce qui se portait. Maintenant, c'est fini. La voiture a tué la mode: en voiture, les femmes ne portaient plus le chapeau ou les froufrous…

Et pourquoi êtes-vous restée ?

J'ai rencontré mon mari. Et nous avons eu trois enfants pendant la guerre. Mon mari était dans la construction, sur les chantiers. Et moi, j'ai eu ma boutique de mode, à Jemappes, pas très loin d'ici. Ça marchait bien après la guerre. Ce n'était pas comme maintenant: les Chinois ont détruit toute la confection belge et française avec leurs produits bon marché. Ce n'est bon pour personne. Cela détruit nos ateliers, notre main d'œuvre et, en fin de compte, notre économie.

Vous avez réagi à notre article sur les personnes âgées menacées d'expulsion.

Oui, c'est une amie qui m'en a parlé. Et j'ai voulu témoigner. J'ai perdu presque toutes mes économies dans le krash de Fortis. Je ne suis pas la seule: deux autres résidentes ont été dans le même cas. Une est repartie vivre chez son fils. L'autre chez sa fille, en Espagne.

Comment est-ce arrivé ?

Mon mari avait rénové deux petites maisons de campagne qu'il a ensuite revendues. Et il a placé l'argent chez Fortis. Cela représentait entre trois et quatre millions de francs belges (entre 75.000 et 100.000 euros, NDLR). Il avait suivi les conseils d'un "ami" qui travaillait à la banque et lui a conseillé des placements à haut rendement. Mon mari, malade, est décédé juste avant la crise. Lorsque la crise est arrivée, en 2008, ce sont les premiers placements qui se sont effondrés, évidemment. Et nous avons pratiquement tout perdu.

Vous n'avez rien récupéré ?

Lorsque le banquier me l'a annoncé, il m'a conseillé de transformer le solde en rente viagère. Je ne savais même pas combien il restait en réalité. J'en ai fait une dépression. Aujourd'hui, je perçois une rente d'environ 250 euros par mois. Jusqu'à ce que je parte. En somme, après avoir économisé presque toute ma vie, il faudrait que je tende la main comme une pauvre vieille pour avoir ces 250 euros par mois…

Quelle est votre situation, maintenant ?

Je reçois une pension de retraite, d’environ 1.300 euros avec l'indexation. Et puis j'ai ma rente viagère. Mais je paie un loyer de 1.045 euros par mois, ici à la seniorie. Et il y a aussi les médicaments, les soins, le médecin. Plus les charges, pour le nettoyage, l'eau, l'électricité. En fin de compte, il me reste environ 400 euros par mois pour vivre: pour ma nourriture et mes distractions.

Et quelles sont vos distractions ?

J'aime bien aller au cinéma! Et visiter: je suis allée à Anvers avec une amie, récemment. J'aime aussi aller au restaurant. Avec un de mes petits-fils, nous allons chez Henry, manger un moules-frites, de temps en temps. C'est lui qui paie. Il est vétérinaire et habite la région liégeoise. Il me téléphone tous les jours. J'ai beaucoup de chance avec mes petits-enfants: ils sont tous universitaires et ont tous un emploi. Par les temps qui courent, ce n'est pas rien!

Et vous avez l'air en pleine forme !

Oui, c'est vrai. Je suis bien, surtout comparée à certaines personnes ici, dans le 'home'. Mais je suis comme vidée, j'ai l'impression d'avoir tout donné. J'aime la vie et je ne regrette rien mais, si je devais partir demain, je n'ai pas peur. C'est difficile, vous voyez tout le monde mourir autour de vous. Amis, voisins… Mes belles-sœurs étaient toutes plus jeunes que moi et sont décédées aujourd'hui. J'ai un ami de 72 ans qui vient me voir de temps en temps. Et une amie d'une cinquantaine d'années qui vient régulièrement, avec qui je voyage.

Un message que vous aimeriez faire passer aux jeunes, aujourd'hui ?

Ne pas rompre la chaine familiale. Respecter les liens de la famille, c'est très important. C'est ce qui vous permet de tenir…




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