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Richard Wagner, la « crapule géniale » fête ses 200 ans

jeudi, 23 mai, 2013 - 13:49

Antisémite, misogyne, mais compositeur de génie vénéré par Hitler, le compositeur allemand Richard Wagner continue de soulever passions et controverses 200 ans après sa naissance.

Richard Wagner et son double trônent, depuis hier, au cœur de Leipzig.  En effet, à l’occasion du 200ème anniversaire de la naissance du compositeur allemand, un monument a été inauguré sous une pluie fine et tenace. Il représente l’enfant du pays, en couleur, surmonté de son ombre longue et sombre. Deux statues liées entre elles, comme pour rappeler que derrière le génie indéniable du compositeur se cache une personnalité des plus contestées, que l’hebdomadaire Die Zeit qualifiait cette semaine de "crapule géniale".

Wagner incarne comme aucun autre artiste notre histoire cassée",

a résumé le ministre allemand de la Défense, Thomas de Maizière, lors de la cérémonie.

Les polémiques autour du compositeur ne sont pas nouvelles en Allemagne. Mais le jubilé de sa naissance a redonné de l’impulsion au débat, alimenté par la parution de dizaines d’ouvrages, biographies et études, relayés par la presse allemande.

Faut-il aimer ou détester Wagner? La question se concentre autour d’un fait : certes, l’homme a révolutionné le monde de la musique, notamment à travers ses œuvres L’anneau du Nibelung et Tristan et Iseult, mais il était aussi un antisémite revendiqué, à une époque où la haine des Juifs était devenue un thème central dans la politique européenne.

"Misogyne, carriériste, charlatan et flambeur"

Ces sentiments, Wagner ne les exprime alors pas uniquement en privé. En 1851, il publie un pamphlet intitulé Le judaïsme dans la musique, dans lequel il estime notamment que les Juifs sont incapables de créer, seulement de copier. Cet antisémitisme trouve aussi ses racines dans le processus d’industrialisation et de modernisation de la société que le compositeur critiquait et qu’il mettait sur le dos de cette communauté.


L'artiste Stephan Balkenhol pose à côté de sa sculpture
de R. Wagner, à Leipzig (Jens Meyer/AP/SIPA).

Antisémite, donc, l’homme est aussi qualifié par son arrière-petit-fils, Gottfried Wagner, de misogyne, carriériste, charlatan et flambeur… Excusez du peu! Celui-ci n’a pas hésité à démonter le mythe de son arrière-grand-père, dans un livre coup de poing intitulé "Tu ne dois pas avoir d’autre dieu que moi. Richard Wagner : un champ de mines". Brouillé avec sa famille, l’auteur estime qu’on ne peut séparer l’homme de sa musique.

Si Wagner est aussi polémique, 200 ans après sa naissance, c’est aussi du fait de l’adoration que lui vouait Adolf Hitler. Certes le compositeur est mort 50 ans avant l’arrivée au pouvoir des nazis, mais il est accusé d’avoir ouvert la voie au national-socialisme.

Hitler lui-même partageait cette opinion:

Celui qui veut comprendre l’Allemagne nationale-socialiste doit nécessairement connaitre Wagner".

"Privilège et damnation"

Fasciné par le compositeur, par sa musique et par les thèmes et légendes germaniques remises au gout du jour par l’œuvre wagnérienne, le jeune Hitler écume les opéras, notamment à Vienne. Une fois à la tête de l’Allemagne, il instrumentalise sa musique et en fait un outil de propagande.

Il est aussi un visiteur assidu du palais des festivals de Bayreuth, temple wagnérien, qui devient le "centre culturel" des nazis. C’est là qu’il noue une relation étroite avec les descendants du compositeur, notamment avec son fils, Siegfrid, et ses petits-fils qui l’appelaient affectueusement "oncle Wolf". Même chose avec la belle-fille de Wagner, Winifred, qui entretint une correspondance étroite avec le Führer.

Pour Gottfried Wagner, ces relations plus que troubles avec Hitler doivent impérativement être mises en lumière. Une opinion partagée par Katharina Wagner. À la tête du Festival de Bayreuth, l’arrière-petite-fille du compositeur a annoncé l’ouverture de certaines archives familiales. Mais cette jeune femme de 35 ans est moins radicale que son parent, Gottfried. Dans le quotidien Die Welt, elle a publié une émouvante lettre posthume à son aïeul.

Si je pouvais te rencontrer, je te poserais la question de ta haine des Juifs. (…) D’où tiens-tu ton horrible et indicible antisémitisme? Être de la même famille que toi, c’est un bien beau fardeau. C’est un privilège et une damnation".

"Wagner? De l'uranium"

Si l’homme était antisémite, sa musique l’est-elle? Sur ce point aussi le débat fait rage.

Non, estime le chef d’orchestre Christian Thielemann, spécialiste de Wagner, qui demande régulièrement à ne pas politiser la musique.

Oui, pense l’historien Jans Malte Fischer, qui explique sur le site de la Deustche Welle que si Wagner n’a pas écrit d’opéra antisémite, il a développé des personnages stéréotypés, comme celui de Mime dans l’Anneau du Nibelung.

Séparer l’homme de sa musique, c’est ce que tente de faire, non sans difficulté, Simon Rattle, chef d’orchestre de la célèbre Philharmonie de Berlin. Pour Simon Rattle, Wagner ressemble à de "l’uranium", qu’il faut "manipuler avec des gants", mais que "l’on voudrait toucher directement".

Plus je lis de choses sur lui, plus il m’est difficile de diriger sa musique. Et pourtant : oui, pour moi c’est de l’amour. Et il y a peu de choses qui peuvent rendre aussi dépendant…",

avouait-il en janvier dans un long entretien à l’hebdomadaire Die Zeit.

Même chose pour le chef d’orchestre israélo-argentin, Daniel Barenboim, qui estimait il y a quelques années que la personnalité de Wagner est "absolument répugnante" et "très difficile à faire coïncider avec la musique qu’il a écrite, qui crée si souvent des sentiments totalement opposés".

Toutefois, pour Barenboim,

Wagner n’a pas engendré l’Holocauste".

Ce célèbre chef d’orchestre fit scandale en 2001 lorsqu’il présenta à Tel-Aviv le prélude de Tristan et Iseult. Depuis la nuit de cristal, c’est à dire depuis le pogrome antijuif de 1938, l’œuvre de Wagner est officieusement bannie des représentations publiques en Israël.

En dépit de ces polémiques qui auront certainement la vie longue, Wagner continue d’attirer les foules. Indémodable, il fut aimé de son vivant, sous les nazis, à l’époque de la RDA et de la RFA, et encore aujourd’hui.

Et pour se persuader de l’adoration dont il fait l‘objet, il suffit de regarder la programmation des plus grandes salles du monde. Toutes, de Paris à New-York en passant par Berlin, évidemment, ont programmé l’une de ses œuvres à l’occasion de son bicentenaire. Un incontestable succès.





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