Connexion

Syndicate content

Hassan Jarfi : « Se taire, c’est être complice de l’homophobie »

jeudi, 30 mai, 2013 - 13:55

Ihsane Jarfi, un jeune homosexuel marocain a été torturé à mort puis jeté dans des buissons à Nandrin, près de Liège. Aujourd'hui, son père témoigne à travers un livre et une fondation pour dénoncer les crimes homophobes et racistes. Interview.

Ihsane Jarfi a été assassiné en avril 2012. Quatre hommes l'ont kidnappé à Liège, en Belgique où il a été battu, torturé, puis abandonné dans les buissons de Nandrin, près de Liège.

Des promeneurs ont découvert le corps huit jours plus tard. Ce Marocain de 32 ans était homosexuel. Deux raisons suffisantes pour ses meurtriers.

Aujourd'hui, son père, Hassan Jarfi, a écrit un livre sur son fils. Professeur de religion islamique désormais à la retraite, il est titulaire d'un master en communication de l'université de Liège et d'un DEA en soufisme de celle d'Aix-en-Provence.

Dans votre livre, vous parlez beaucoup de votre relation avec votre père. Pourquoi ce choix ?

Hassan Jarfi : C'est un livre sur la relation père-fils. J'ai tout naturellement commencé à parler de mon père. Dans l'ordre normal des choses, c'est le père qui devrait mourir avant le fils. Et là, c'est mon fils qui est mort. Avec ce livre j'essaie de tirer quelque chose de positif de ma douleur. Je fais ça tous les jours, c'est une sorte de thérapie. 

Vous décrivez aussi votre fils comme un bon vivant… 

Hassan Jarfi : Oui, Ihsane c'était la vie même. Il pouvait être très sérieux quand il aidait les enfants d'une amie à faire ses devoirs. Mais il adorait rire et chanter. C'était un vrai clown: il était fan d'Elie Kakou et l'imitait à la perfection. En le tuant, on a ôté la vie à la vie…

Quand aura lieu le procès des assassins de votre fils ? Qu'en attendez-vous ?

Hassan Jarfi : Je n'en sais rien. Et je ne veux pas le savoir! Je ne veux pas entendre ce que ces assassins ont fait subir à mon fils. C'est un film d'horreur. J'attends une sanction juste et proportionnelle à la faute. Je ne veux pas qu'on les décapite. Il ne faut pas ajouter de la barbarie à la barbarie.

Vous comptez également créer une fondation…

Hassan Jarfi : Je veux qu'on tire les leçons de ce qui est arrivé à mon fils. Qu'on dépasse les discours sur les discriminations. Le militantisme doit passer à l'offensif.

Ce n'est pas suffisant de dire qu'on est contre l'homophobie en accusant, par derrière, les Arabes ou les Juifs de tous les maux de la société.

Il faut affirmer que toute discrimination est inacceptable ! Dans cette fondation, j'aurai surtout un rôle de témoin. Je serai entouré de spécialistes. Cet accident m'a catapulté sur le devant de la scène. Maintenant que j'y suis, je ne compte pas me taire. Je me suis tu lorsque mon fils était en vie.

Ihsane lui-même a esquivé les questions sur son homosexualité par respect pour la famille et pour la communauté. Aujourd'hui, se taire, c'est être complice de l'homophobie.

Qui sera impliqué ?

Hassan Jarfi : J'ai le soutien de la ville de Liège. Je rencontre l'Échevin (l'adjoint au maire, NDLR) de l'urbanisme demain pour parler de l'installation matérielle de la fondation. Edouard Delruelle, le directeur francophone du Centre pour l'Egalité des Chances et la Lutte contre le Racisme rejoint également le conseil d'administration. Nous ferons appel à des professionnels et à des bénévoles.

Quelles autres actions allez-vous mener ? 

Hassan Jarfi : Nous allons tourner dans toutes les écoles et sensibiliser les enfants, les adolescents à la tolérance, au respect des différences. Mais pas uniquement par du discours. Nous organiserons des jeux et des expérimentations pendant lesquelles les enfants pourront se rendre compte de ce qu'est la discrimination et à quel point ça fait mal.

Nous voulons aussi aider les victimes en récoltant des fonds pour se payer un bon avocat. Un procès d'assises coute cher. 

Comment allez-vous financer tout ça ?

Hassan Jarfi : Les droits d'auteur du livre seront versés intégralement à la fondation. Ensuite, nous puiserons dans les économies qu'Ihsane avait laissées. Enfin, nous allons faire appel aux dons extérieurs : particuliers, entreprises, associations, etc. Nous allons également travailler avec des associations déjà existantes. 

Qu'attendez-vous de l'avenir ? 

Hassan Jarfi : J'aimerai que soit créé un mémorial pour Ihsane afin que les gens puissent réfléchir aux dégâts qu'engendre l'intolérance. Rien d'excessif. Juste un pavé de couleur différente, dans la rue des Mineurs, près du Palais de Justice, avec un texte qui rappelle ce qui est arrivé.

J'aimerais aussi qu'un jeune rappeur écrive une chanson sur l'histoire de mon fils. Une mélodie qui servirait de leçon aux jeunes.

Il faut passer par les choses qui les touchent. On pourrait réaliser une fiction qui montrerait ce que c'est de souffrir, voire de mourir juste parce que vous êtes différents. Il y a eu d'autres meurtres homophobes dans le parc d'Avroy. On doit pouvoir en tirer une œuvre qui fasse prendre conscience de tout cela.


Hassan Jarfi, Ihsane Jarfi : Dans le couloir du deuil, Liège, Editions Luc Pire, 2013




Pays