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Austérité : les Portugais grondent et la gauche s’organise

vendredi, 31 mai, 2013 - 10:21

Au Portugal, la politique d’austérité est un échec total. Face au désastre, les syndicats durcissent le ton et la gauche, traditionnellement divisée, s’organise enfin. Les Portugais, eux, jonglent avec des revenus misérables.

Devant une camionnette, des femmes font la queue, panier vide à la main ; des enfants courent autour d’elles ; la distribution alimentaire commence dans le calme. La scène a évoqué au témoin observant depuis sa fenêtre la soupe populaire "un camp de réfugiés". Sans doute exagérée, l’analogie a tout de même été reprise par le journaliste du Diario de Noticias, au moment de rendre compte de la dégradation lente et continue des conditions de vie des Portugais.

Recul de la consommation alimentaire

Les "habitués" des distributions alimentaires dans les rues ont bien changé. Loin de l’image d’Épinal du sans-abri ou du marginal, ce sont aujourd’hui des familles qui tentent d’obtenir de quoi subvenir à leurs besoins. Une tendance validée par les résultats d’une enquête portant sur les usagers des Institutions de Solidarité Sociale (IPSS) entre septembre 2012 et janvier 2013. Près de 60% des personnes interrogées disent bénéficier d’assistance depuis moins de 2 ans. Autrement dit, ils s’en passaient avant la crise. 86% d’entre eux sollicitent une aide alimentaire.

Côté revenus, la moitié des foyers interrogés survivent avec moins de 485 euros par mois, et un quart avec 250 euros par mois. Ces institutions, laïques ou confessionnelles, sont les derniers garde-fous d’une société en cours de paupérisation.

Plus généralement, et pour la première fois depuis 2011, la consommation alimentaire a reculé au Portugal en avril 2013. Jusque là, une féroce concurrence entre les distributeurs pour proposer de petits prix – et ne pas perdre leur clientèle- avait bénéficié aux consommateurs. Aujourd’hui même les prix cassés, les "Trois pour le prix d’un" et autres marques blanches n’empêchent l’érosion du pouvoir d’achat des Portugais.

Sans répit face aux vagues d’austérité

Les plans d’austérité s’enchainent, les budgets sont revus à la baisse, des mesures adoptées puis rejetées par la Cour constitutionnelle… Au cours des derniers mois, la mise en application de l’austérité a été complexe et chaotique. Ses effets, eux, sont immédiats: moins d’argent, et pour pratiquement tout le monde.

En février, les Portugais découvrent leurs bulletins de paie amputés de retenues fiscales induites par le changement de barème et la taxe exceptionnelle de 3,5% sur les revenus bruts: une douche aussi glacée que ce printemps frileux. En avril, ce fut l’annonce de coupes sans précédent dans les dépenses de l’État: 4,8 milliards d’euros d’économies au programme d’ici 2014. Les fonctionnaires sont désignés comme d’affreux gaspilleurs.

Et les perspectives économiques continuent de s’aggraver. Selon l’OCDE, la récession sera de 2,7% cette année contre 2,3% – un chiffre déjà largement supérieur aux prévisions gouvernementales d’il y a un an. Quant au déficit, l’OCDE ne croit pas au respect des étapes définies par le mémorandum de l’aide internationale au Portugal (un prêt de 78 milliards d’euros). Bruxelles a bien donné son accord de principe pour repousser à 2015 l’obligation de retour dans les limites autorisées pour les pays de l’Euro. Mais le gouvernement de Pedro Passos Coelho n’a pas obtenu plus de souplesse de la part des partenaires européens.

Vers une union sacrée syndicale ?

Tout porte à croire que d’autres mesures d’austérité très impopulaires devront être prises. Comme le prélèvement obligatoire sur les pensions et retraites, qui provoque la colère des "cheveux gris" et fragilise la coalition au pouvoir, le petit parti des démocrates chrétiens y étant opposé.

Depuis bientôt trois mois, la contestation est quasi permanente au Portugal. Après les grandes manifestations de la société civile du 2 mars 2013, la Confédération générale des travailleurs portugais (CGTP) a repris l’initiative. La centrale syndicale communiste vient d’obtenir le soutien quelque peu inattendu de l’Union Générale des Travailleurs, "la centrale des employés de banque", considérée comme modérée, mais qui semble de plus en plus vouloir adhérer à une grève générale totale.

En attendant, une grève générale de la fonction publique est prévue en juin. Jeudi 30 mai, premier des quatre jours fériés sacrifiés sur l’autel de la productivité jusqu’en 2017, la CGTP a multiplié les meetings et les actions dans les entreprises, pour protester contre la politique gouvernementale.

La mise en garde de l'ancien président socialiste Mario Soares

Ce jour-là, pour la première fois, des représentants des partis de gauche ont participé à un débat intitulé "Libérer le Portugal de l’austérité" sous le patronage de Mario Soares, ancien premier ministre socialiste et ancien Président de la République. Des communistes, des socialistes et des représentants de l’extrême gauche réunis pour réfléchir à ces questions est en soi un défi au Portugal, où les principes d’Union de la gauche n’ont jamais été envisagés. Actuellement, l’ensemble des partis de gauche totalise 56% des intentions de vote si des élections devaient se dérouler maintenant.

Mario Soares, aujourd’hui âgé de 88 ans et mentor de cette réunion historique du 30 mai 2013, a lancé une mise en garde au Président de la République, Anibal Cavaco Silva:

S’il continue à soutenir le gouvernement en place, il prend le risque d’être rendu responsable de la perte de patience et de la fin du pacifisme des Portugais ; le peuple pourra devenir violent."

Samedi 1er juin, le mouvement Que la troïka aille se faire voir ! a appelé à une énième manifestation. Lisbonne est, avec Madrid, à l’origine d’une nouvelle vague de protestations qui touchera une centaine de villes en Europe. Pour la première fois, des villes allemandes s’y associeront.


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