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Turquie: place Taksim, des livres pour résister à Erdogan

lundi, 10 juin, 2013 - 12:20

A Taksim, dans le parc Gezi, des manifestants ont improvisé une bibliothèque en plein air. L'espace est devenu le cœur de la résistance pacifique à Istanbul. Reportage. 

Le 4 juin, tandis que les violences ont cessé aux alentours de Taksim, une bibliothèque se construit dans le parc de Gezi. Une vingtaine de mètres carrés et quelques briques grises suffisent aux manifestants.

On y trouve aujourd'hui des centaines de livres en tous genres, d'essais traitant de l’Histoire de l’Islam ou du marxisme aux albums illustrés pour enfants. 

Cette bibliothèque vit grâce aux gens. Ils jouent le jeu, font don de leurs livres et repartent avec d’autres. C’est un échange de culture permanent et gratuit’’,

explique Ahmet, un ingénieur reconverti en libraire bénévole depuis quelques jours. Le concept, lancé par une maison d'édition, séduit et amuse. Le va-et-vient des manifestants et autres curieux est continu.

La bibliothèque est ouverte à tous, nous sommes loin du cliché où seuls les intellectuels auraient leur place ici. Nous voyons passer des ouvriers, des mères de familles avec leurs enfants ou encore des étudiants",

poursuit Ahmet. Si le jeune homme s’est porté bénévole, c’est parce que pour lui "la culture fait le monde". C’est aussi un moyen utile et agréable de participer à la mobilisation.

L'initiative n’est pas sans rappeler l'un des premiers symboles des protestations: la photographie de trois manifestants assis dans le parc, sourires aux lèvres, dos aux policiers, bras levés et livres à la main. Ils semblent proposer aux forces de l’ordre une petite pause lecture au moment où les attaques aux gaz lacrymogènes font rage…

Quand la culture livre bataille

Depuis son installation à Taksim, quinze autres maisons d’éditions ont rejoint le projet et apportent de nouveaux livres chaque jour. Les traducteurs s’y donnent rendez-vous, apportent leurs ouvrages et inscrivent sur la première page des messages d’encouragements à poursuivre la mobilisation, ou de fierté face à la résistance des jeunes.

Des auteurs sont aussi présents, comme le célèbre écrivain turc Sunay Akın, dont les recueils de poèmes sont traduits en plusieurs langues. Adulé par les manifestants, il s’adonne parfois au jeu des autographes. Mais c’est avant tout pour soutenir le mouvement qu’il est venu dans le parc. Il livre volontiers quelques anecdotes.

Après la guerre d’indépendance, un journaliste étranger a demandé à Mustafa Kemal Atatürk, considéré comme le père de la Turquie et leader de cette guerre d’indépendance, d’où venait son succès. Quel était son secret ? Atatürk lui a répondu que chaque jour de sa vie, quand il avait 2 liras dans sa poche, il en dépensait au moins un pour s’acheter un livre.’’

Pour Sunay Akın, cette bibliothèque est le meilleur exemple de barricade.

Nous nous préparions tous à subir à nouveau un terrible tremblement de terre, tôt ou tard, dans la région de Marmara. Finalement, nous l’avons subi le 31 mai dernier. Il n’est pas venu du sol mais de cette énergie humaine émanant d’une population qui s’est tue trop longtemps’’, 

conclut-il.

Auteurs et journalistes sous surveillance

Le concept des bibliothèques de fortune en temps de révolte n’est pas inédit. On le retrouve notamment, dès 2011, avec le mouvement américain Occupy Wall Street, à New-York. L’objectif était le même qu’à Occupy Gezi: exprimer son mécontentement à travers la littérature.

La démarche est d’autant plus symbolique en Turquie que le pays a été en proie à la censure de l’Etat pendant des décennies. Cette dernière n'a été levée qu'en janvier dernier. Elle touchait près de 2 000 publications, livres, magazines et journaux compris.

Parmi les ouvrages célèbres placés sur liste noire se trouvait jusqu’alors Le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels ou encore L’Etat et la révolution de Lénine. Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, avait à ce propos déclaré un jour que "certains livres sont plus dangereux que des bombes".

Si aujourd’hui le gouvernement n’interdit plus les publications à tendances communistes, certains auteurs sont encore poursuivis en justice, accusés de nuire à la morale.

Les médias subissent également la situation. En 2012, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a désigné la Turquie comme étant "la plus grande prison du monde" avec près de 70 journalistes turcs toujours incarcérés. Le pays décroche donc la malheureuse première place devant l’Iran, l’Erythrée et la Chine.

L'emprise du gouvernement sur les médias a trouvé récemment une illustration éloquente: aux prémices des protestations de la place Taksim, tandis que des échauffourées éclataient entre les manifestations et les policiers, l’une des plus grandes chaînes nationales turques choisissait d’ignorer les évènements et diffusait en prime-time un documentaire animalier… sur les pingouins.

Crédit photos: Bayram Erkul.




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