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Fermeture de la télé publique grecque: un coup d’Etat culturel

mercredi, 12 juin, 2013 - 09:00

Coup de tonnerre en Grèce. Sur décision du gouvernement, les chaînes de télévision et les radios publiques sont fermées. Plus de 2.600 fonctionnaires dont 650 journalistes sont sur le carreau: le gouvernement atteint d'un coup les objectifs fixés par la Troika... Récit.

Surréaliste ! Même les colonels de la dictature n’avaient pas osé. Hier, à 18h, le secrétaire d’Etat à l’information a annoncé sans préavis et sans consultation du Parlement la fermeture de tout l’audiovisuel public, l’ERT (Elliniki Radiofoniki Tileorasi), la radiotélévision nationale (5 chaînes nationales de télévision, 7 radios nationales ; 19 radios régionales, orchestres, archives, …). La décision de cet organisme sous tutelle du ministère de l’intérieur a pris tout le monde de court. Comme si en France, France Télévisions, Radio France, TV5 et l’INA s’arrêtaient d’émettre du jour au lendemain.

Blackout total

Dès l’annonce, les salariés ont occupé les lieux et les journalistes des différents médias ont émis des bulletins spéciaux. Une grève de solidarité a été immédiatement déclenchée par les journalistes des chaînes privées. En soutien, une immense foule s’est rassemblée dans les jardins de l’organisme public, chantant et criant des slogans hostiles au gouvernement. Une grande banderole a été placée sur le bâtiment principal: "ERT est et restera ouverte". Par la suite, les centrales syndicales du public et du privé ont lancé un appel à une grève générale de 24 heures jeudi.

Mais mardi à minuit, l’émetteur principal, situé sur le mont Hymette, s’est interrompu. Blackout total. Ce matin, la grève dans tout l’audiovisuel continue. Le gouvernement exige, pour sa part, l’évacuation de tous les locaux. Sinon la police interviendra et tout récalcitrant sera privé d’indemnisation.

Ce coup d’État culturel, comme le caractérise de nombreux commentateurs, a soulevé une immense émotion dans tout le pays et à l’étranger. Simou Kedigoglou, le ministre de l’information, lui-même pourtant ancien journaliste, accuse l’organisme public de gaspillage de deniers publics et cible des frais de fonctionnement cinq fois supérieurs à ceux des autres médias, pour moitié moins d’audience.

Il y avait eu des signes précurseurs, avec la fermeture récente du Centre national du livre, du centre national du cinéma, d’autres organismes de recherche sociologique ou médicale. Mais la soudaineté et la brutalité de cette mesure sont sans précédent. Ce sont 2.650 employés qui vont être licenciés. Une nouvelle société, allégée, est supposée voir le jour avant la fin de l’année.

Place à l'audiovisuel privé

Beaucoup soupçonnent le gouvernement, à bout de souffle, d’avoir voulu jouer un triple coup.

  • Satisfaire aux exigences des représentants de la Troïka (FMI, Banque centrale et UE), actuellement à Athènes, et qui demandaient le licenciement d’au moins 2.000 fonctionnaires d’ici fin juin.
  • Faire diversion, ensuite, alors que la communication de propagande gouvernementale est est un échec total échec. Celle-ci raconte en boucle la fausse success story d’une Grèce qui se serait finalement sortie de la crise. Le dernier revers en date pour le gouvernement a eu lieu samedi, lorsque la privatisation du gaz naturel, en faveur du géant russe Gazprom, est finalement tombée à l’eau.
  • Enfin, plus sournoisement, faire place nette pour les groupes audiovisuels privés, beaucoup moins rigoureux sur le plan de l’information et plus conciliants vis-à-vis de la politique gouvernementale, des groupes souvent pilotés par des Bernard Tapie grecs, armateurs ou propriétaires des grands clubs de foot.

Après la brutale fermeture de l’audiovisuel public grec, les risques sont importants. D’une part, une crise gouvernementale s’annonce. Le PASOK et le DIMAR, deux partis de la coalition gouvernementale tripartite, affirment ne pas avoir été consultés et s’opposent à cette mesure prise unilatéralement par le troisième larron, le parti majoritaire Nouvelle démocratie. Si un accord n’est pas trouvé au plus vite, de nouvelles élections anticipées seraient annoncées.

Mais surtout, le risque est celui d’un embrasement populaire. L’extinction du service public audiovisuel pourrait ainsi être l’étincelle qui mettra le feu aux poudres d’un pays poussé à bout, après plus de quatre ans de rigueur économique et de démocratie bafouée.


Article actualisé à 15h le 12 juin avec l'appel à la grève générale.


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