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Femen en Tunisie: « le corps de la femme pris en otage! »

lundi, 17 juin, 2013 - 11:10

Quatre mois de prison ferme pour des militantes pacifiques: la condamnation des Femen par la justice tunisienne, très sévère, n'a suscité qu'une molle indignation. Les féministes aux seins nus choquent dans un pays marqué par le conservatisme. 

C'était l'une des premières actions des Femen dans un pays arabe: fin mai, trois militantes (une Allemande et deux Françaises) manifestaient seins nus à Tunis, pour demander la remise en liberté de leur camarade Amina. Résultat: les Européennes ont écopé de 4 mois et un jour de prison ferme pour "atteinte aux bonnes mœurs et à la pudeur".

Pourtant le mouvement féministe "ne regrette pas" d'avoir envoyé ses soldates à Tunis.

Nous savions ce que risquaient les filles. Nous nous attendions à un jugement sévère. Mais cela ne nous empêchera de revenir bientôt en Tunisie pour d'autres actions!",

affirme Inna Chevtchenko, militante ukrainienne et l'une des fondatrices des Femen.

Le 29 mai, alors que les trois jeunes activistes viennent soutenir la Femen Amina, âgée de 18 ans, le malaise s'installe devant le tribunal de Tunis. Vêtues d'un mini-short, la poitrine dénudée peinte de slogans, les jeunes filles se font insulter, frapper, traîner au sol par une foule déchaînée. Leila, une Tunisienne d'une quarantaine d'années, assiste à la scène. Elle tente d'abord de recouvrir leurs seins de sa veste, avant de lâcher:

C'est mal, c'est bizarre! On ne veut pas voir ça ici! On est des femmes saines, des femmes propres, respectables. Il y a des pays qui acceptent ça. Qu'elles aillent le faire là-bas… Pas ici, pas en terre d'Islam!".

Depuis, le verdict de la justice est tombé, sévère, mais la désapprobation des Tunisiens n'a pas laissé place à l'indignation. Les soutiens aux militantes restent rares.

Le choc du "sextrémisme" made in Femen

Des poitrines dévoilées dans la rue, aux yeux de tous: la scène a choqué.

Les gens n'ont pas compris que leur poitrine n'a rien de sexuel",

réplique Sadok Ben Mhenni, militant de gauche et membre du comité de soutien pour Amina.

Les Femen ont inventé un mode d'expression. Ce ne sont pas des putes qui se vendent sur le trottoir. Elles utilisent juste leurs corps pour s'opposer!"

Une ligne de défense peu partagée dans le pays. "J'ai l'impression qu'il y a un problème de compréhension de leur mode d'action, de leurs intentions", tempère Yvan Terrel, l'un des quatre avocats des militantes.

Certains cherchent à faire croire qu'elles sont en croisade contre l'Islam, qu'elles développent des thèses néo-colonialistes. C'est faux! Elles sont venues en soutien à Amina… et pour la cause des femmes".

Des femmes plutôt discrètes sur la question. Et souvent désapprobatrices: "Je ne comprends pas la réaction des Femen, qui a aggravé la situation d'Amina. C'est de la provocation stérile!", a jugé Nadia Chaabane, députée féministe de l'opposition.

Des soutiens aux Femen stigmatisées?

En Tunisie, ceux qui auront le courage de défendre Amina et les Femen seront stigmatisés comme défendant le nudisme ou la débauche",

constate amèrement Fathia Hizem, l'une des membres de l'association tunisienne des femmes démocrates. C'est l'une des rares formations féministes à s'être positionnée en faveur des militantes Femen.

Cette absence de soutien montre une chose: à droite comme à gauche, le corps de la femme est toujours pris en otage! La société tunisienne continue d'être conservatrice",

s'exclame-t-elle.

Considérations électoralistes et "petits calculs d'apothicaires"

Dans le pays, certaines voix s'élèvent. On reproche aux médias de trop en faire sur les Femen, de détourner l'attention des vrais problèmes du pays. La société demeure réticente à ce type de militantisme.

Pourtant, longtemps isolée, Amina commence à susciter plus de sympathie.

Son combat est politique mais c'est un combat qui dérange l'ordre établi petit-bourgeois. Amina est en train de faire bouger les choses!"

résume Jazzar Hayet, l'une des ses avocates. "Les Femen ont été peu soutenues par les politiques parce qu'ils ont peur d'être sanctionnés le jour des élections".

Un calcul électoraliste que dénonce également Sadok Ben Mhenni:

Cela me fait souffrir que la plupart des démocrates de ce pays ne défende pas Amina. Tout ça pour des considérations électoralistes! Des petits calculs d'apothicaires…" 

Mais le militant n'en reste pas moins optimiste: "notre société est en train de changer, je crois qu'au fur et à mesure, les gens commencent à comprendre Amina".

Amina est l'unique Femen revendiquée à ce jour en Tunisie.

Seule pour l'instant! Mais le mouvement est en train de passer la Méditerranée. On a des comités de soutiens qui se forment dans les pays arabes, au Maroc par exemple. C'est le début du mouvement dans ce coin de la planète!",

réplique Inna Chevtchenko.

La famille d'Amina a suivi avec attention le sort des militantes européennes.

4 mois de prison, c'est une lourde peine! Je crois que c'est mauvais signe pour Amina. Maintenant, j'ai encore plus peur pour ma fille",

lâche Mounir, père de la jeune activiste tunisienne poursuivie pour "atteinte à la pudeur" et "profanation" après avoir tagué le mot "Femen" sur un mur du cimetière de Kairouan. Dans l'attente d'un nouveau procès, Amina est maintenue en détention dans une prison pour femmes à Sousse. 




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