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La télé publique grecque sauvée, mais pas les médias privés

mardi, 18 juin, 2013 - 16:29

La radiotélévision publique ERT devrait rouvrir sur décision du Conseil d’Etat, mais sans garantie de survie. En Grèce, c'est toute la presse écrite et audiovisuelle aux mains de magnats affairistes qui est malade de ses multiples conflits d'intérêts. Etat des lieux.

Mardi dernier, le premier ministre grec fermait sans préavis l’audiovisuel public, sur décret ministériel, en l’accusant de tous les maux (corruption, clientélisme, népotisme). Cette décision brutale s’est heurtée à une mobilisation massive, lourde de véritables craintes quand à l’avenir de la démocratie en Grèce et a donné lieu à quelques situations cocasses: le discours du premier ministre pour justifier la fermeture n’a pu être diffusé que sur des sites pirates, au logo ERT bien affiché, car tous les autres médias s’étaient mis en grève de solidarité.

Et le gouvernement n’ayant pas déposé le nom de la nouvelle structure baptisée NERIT, destinée à remplacer l’ERT, un site nerit.gr, créé par des grévistes, est apparu dès le lendemain, avec force quolibets.

180 chaînes de télé

Cette actualité intervient dans le contexte de privatisations menées sous l’injonction de la Troïka (FMI, UE, BCE). Et le secteur des médias n’y échappe pas. Or l’abondance des médias grecs (160 journaux – dont plus de 15 quotidiens de sport – 350 newsmagazines, 180 stations de télévision, 800 radios pour 10 millions d’habitants) n’est pas une garantie de pluralisme, d’indépendance et de qualité de l’information.

Car au-delà de l’ERT (Elliniki Radiofoniki Tileorasi), le groupe de l’audiovisuel public comprenant 5 chaînes nationales de télévision, 7 radios nationales, 19 radios régionales, 3 orchestres, un lieu d’archives, un site Internet, avec 2650 salariés, les plus importants médias sont concentrés dans les mains de quelques puissants groupes, contrôlant à la fois de stations de télévision et de radio et des publications papier.

Ces groupes appartiennent le plus souvent à des armateurs ou hommes d’affaires, dont les entreprises dépendent le plus souvent des marchés publics et des contrats d’Etat, entrainant une collusion d’intérêts, comme le décrivait déjà malicieusement en 2006, Charles Ries, l'ambassadeur américain à Athènes, dans une dépêche diplomatique révélée par WikiLeaks :

A première vue, les médias grecs peuvent ressembler aux médias américains, avec un mélange de quotidiens sérieux et de tabloïds, des télévisions nationales et régionales, des stations de radios et des garanties constitutionnelles de la liberté de la presse. Une observation plus approfondie révèle une industrie médiatique contrôlée par des magnats, dont les autres entreprises à succès leur permettent de financer leurs activités déficitaires dans les médias. Ces activités leur permettent d'exercer une influence politique et économique".

Relations incestueuses

Toutes ces chaînes privées émettent sans véritables règlementations. Cela explique l'hilarité générale quand le porte-parole du gouvernement a menacé de poursuivre devant la justice les salariés d’ERT qui ont continué à émettre.

Citons toujours Charles Ries :

Les relations entre médias, monde des affaires et gouvernement sont plus compliquées et incestueuses qu'entre les dieux, les demi-dieux et les hommes dans les mythes grecs."

De manière beaucoup plus tranchée que dans les autres pays d’Europe occidentale, les médias en Grèce sont partie prenante du processus politique. Car à la très ancienne inféodation politique, s’est ajoutée ces dernières décennies, une inféodation économique.

Quelques exemples :

  • Le groupe Dol, issu de Christos Lambrakis (le Citizen Kane grec) qui exerce une véritable dictature médiatique, avec le plus grand groupe de presse de Grèce (les deux plus grands quotidiens un du soir, un du matin To Vima, Ta Nea, mais aussi Marie-Claire, National Geographic) et une importante participation dans Mega channel, la plus importante chaîne privée. Ce groupe, anciennement proche du PASOK (centre gauche) et désormais de la Nouvelle Démocratie (droite conservatrice), a fourni beaucoup de ministres, de députés et de députés européens aux gouvernements successifs. 
  • Vardis Vardinoyannis, armateur avec une flotte considérable, possédant Motor Oil Hellas, l’une des deux grandes raffineries de Grèce et aussi une des plus grandes banques grecques, est aussi actionnaire de MEGA Channel.
  • Giorgos Bobolas, du plus grand groupe des travaux publics Ellaktor (dont on dit en Grèce "Sous n’importe quelle pierre que tu soulèves, tu le trouves") est propriétaire du groupe de presse Pegasus (journaux Ethnos et Proto Thema), et actionnaire également de Mega channel.
  • Aristide Alafouzos, armateur, avec le journal de référence Kathimerini et Skaï, la chaîne qui monte et le club de foot Panathanaïkos.

D’autres encore, comme Minos Kyriakou (Antenna TV), Georges Condominas (TV Alpha)…

Beaucoup de ces magnats de la presse sont sur la fameuse liste Lagarde révélant leurs avoirs en Suisse.

Nouveaux médias d'investigaton sur le web

Toutes les chaînes privées grecques, hormis les militantes, ont des programmes racoleurs, avec moult séries précédemment américaines et désormais turques, ce qui booste leur audience, mais n’ont pas de vraie légitimité au niveau de l’information.

On y trouve côte à côte quelques présentateurs vedettes très bien payés et une armée de journalistes très mal payés, obligés d’exercer un autres métier pour survivre. Leurs résultats sont désormais déficitaires, la crise ayant été fatale pour les budgets publicitaires. Certaines ont fermé, comme Alter, dont le propriétaire est inculpé par la justice pour dette envers la sécurité sociale et fuite fiscale.

D’où la tentation de mettre le grappin sur la redevance du service public.

Tout le secteur des médias nécessite une réforme, public comme privé. Mais les Grecs ne croient pas, dans leur immense majorité, à cette volonté de transparence et de bonne gestion émise par le gouvernement.

L'avenir de l'information indépendante et crédible est aujourd'hui sur le web. La tendance est à l’émergence des médias d’investigation sur Internet et les réseaux sociaux.

L’exemple le plus récent est le journaliste Kostas Vaxevanis, venu du public et fondateur de la revue (sur papier et sur le Web) HOT DOC qui est à l’origine de la levée de l’omerta sur la liste Lagarde (liste des Grecs ayant placé leur argent en Suisse). Et ce malgré les pressions, comme celle exercée par un conseiller du premier ministre pour le compte d’un industriel sur un journaliste du magazine "Unfollow" qui révélait les dessous du commerce illégal du pétrole.

Rétropédalage de l'UE

Cette bataille remportée par la réouverture de l’ERT fait espérer qu’il aura moins de censure aussi dans le secteur public, comme lorsque deux journalistes de l’émission d’information matinale, ont été mis à pied pour avoir interrogé le ministre de l’intérieur sur les conditions dans les camps de rétention pour migrants, sur la base d’un rapport du Conseil de l’Europe.

Et justement, où entend-on l’Europe, pourtant forte de ses principes fondateurs, la liberté de la presse et la pluralité de l’information, dans cette tragi-comédie grecque ? Le représentant de la Commission européenne à Athènes, Olivier BALLI, a jugé nécessaire de préciser que Bruxelles n'a jamais demandé la fermeture de l'ERT et qu'il a personnellement demandé au gouvernement grec de respecter la décision du Conseil d'Etat. C'est au mieux un rétropédalage, au pire un aveu d'interventionnisme permanent… 


Article initialement publié le 18 juin à 18h30 mis à jour le 19 juin à 14h15




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