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Les pérégrinations d’une « cuidadora » colombienne à Madrid

mercredi, 19 juin, 2013 - 10:42

Il y a 12 ans, Graciela achète un aller simple Bogota-Madrid. Depuis, comme beaucoup de latino-américaines en Espagne, elle est garde-malade à domicile. Un huis clos domestique, pour 800 euros par mois. Notre correspondant l'a rencontrée. Portrait d'une Européenne par adoption.

Graciela est arrivée à Madrid il y a douze ans, en provenance de Colombie. Comme des milliers d'autres migrants d'Amérique Latine, cette célibataire, aujourd'hui âgée de 52 ans, est venue tenter sa chance en Espagne au moment où le pays ibérique était encore un Eldorado.

La situation politique et économique de son pays la préoccupait. Après avoir travaillé pendant des années dans le secteur de la banque puis à l'Institut des statistiques colombien, elle décide de faire le grand saut.

Je suis arrivée un samedi et le lundi, je travaillais déjà"

se souvient Graciela qui, du jour au lendemain, s'est convertie en "cuidadora", garde-malade à domicile pour personnes âgées.

Son premier jour : rapide présentation, puis direction le fourneau

Au début des années 2000, l'Espagne est alors en pleine croissance, dopée par boom du BTP. Le taux de chômage est loin du cap vertigineux des 27% dépassé cette année. Graciela précise:

Quand on émigre, le premier travail que l'on trouve, c'est dans le travail domestique."

Les débuts ne sont pas simples. Elle subit de plein fouet le dépaysement: "Avec ton accent étranger, on te regarde comme une bête rare". Le déclassement social est une épreuve:

C'est un choc. Je me rappelle mon premier jour. On m'a récupérée à sept heures du matin à la station de métro, puis on m'a amenée dans l'appartement où je devais travailler. Je n'avais quasiment pas eu le temps de défaire ma valise. La dame m'a rapidement présenté les lieux, puis sa mère que je devais garder. Puis elle m'a montré le frigo. Je ne connaissais rien à la cuisine, je ne savais pas vraiment faire à manger !"

La famille chez qui elle travaille se montre patiente et, avec les années, Graciela apprend à tout faire.

Des travailleuses immigrées pour s'occuper des personnes âgées en EspagneAucune trace d'amertume dans ses propos, mais une volonté de "tirer le côté positif" de son expérience madrilène. "En dépit de la crise, j'ai vécu plus de bonnes choses que de mauvaises", juge-t-elle, avant d'ironiser: "J'ai aussi appris à mieux gérer mon temps, à être ponctuelle. En Colombie, j'étais tout le temps en retard!" 

Celle qui, autrefois, travaillait dans des bureaux est désormais incollable sur les "maladies et les notices de médicament". Graciela décrit comment, au fil des années, un lien important se crée entre le médecin, l'infirmière et la cuidadora (ci-dessus, Gabriela et Francesca, la retraitée dont elle s'occupe).

Cachée dans le placard

Malgré un caractère affirmé, et une volonté farouche de faire respecter ses droits, Graciela a connu des mésaventures, comme de nombreuses de ses collègues. Elle raconte: "En 2011, le grand-père que je gardais est décédé. J'ai dû trouver un nouveau travail. Lors de l'entretien, la personne me dit: 'Vous allez voir, ma mère se porte divinement bien'. Mais j'ai vite compris qu'elle souffrait d'une démence sénile violente". Le premier jour, Graciela se réfugie dans sa chambre pour échapper aux cris de la vieille dame.

Le deuxième jour, j'ai dû me cacher dans un placard, explique-t-elle. Elle hurlait, elle tapait sur les murs et les portes, jusqu'à ce que sa fille vienne à mon secours.

Un mauvais souvenir que Graciela ne compte pas revivre:

Quand on garde une personne atteinte d'Alzheimer ou de Parkinson, on ne peut pas le faire pour 700 euros par mois, comme le gouvernement le prétend. Non seulement tu es là 24 heures sur 24, mais tu sers aussi d'infirmière, tu fais tout!"

Aujourd'hui, Graciela vit à Canillejas, un quartier ouvrier du nord-est de Madrid, à proximité de l'aéroport de Barajas, où elle a débarqué il y a douze ans. Elle partage son quotidien avec Francisca, une retraitée de 79 ans à l'esprit vif, dont elle a la charge, originaire d'Andalousie. La complicité entre les deux affleure. "C'est ma petite fille, plaisante la cuidadora. On se chamaille, mais il y a un lien affectif. Je vis avec elle et je fais partie de son monde. Quand je sors, je l'appelle pour savoir comment elle va".

La crise a durci des conditions de travail déjà difficiles

Graciela confie: "Au départ, j'étais venue en Espagne pour une année. Et je suis là depuis douze ans." Les années ont filé, mais la situation des employées de maison ne s'est guère améliorée, dans un pays où, selon certains experts, le travail au noir représente plus de 20% du PIB. Emplois non déclarés, horaires extensibles, les abus sont nombreux, sans compter le recours aux travailleuses sans-papiers qui échappent aux statistiques officielles.  Une situation comparable à celle des "bonnes" étrangères en Italie.

En 2008, la bulle immobilière éclate, et l'Espagne se met à tanguer. Les coupes budgétaires se multiplient, et les aides à la personne en souffrent: "Avec la crise, nos conditions de travail se sont durcies." Avec 800 euros par mois, Graciela, qui travaille du lundi au samedi, ne s'estime pas mal lotie, alors que le salaire minimum en Espagne est de 645 euros. Elle soupire:

Des collègues se voient proposer des contrats à 400 euros par mois. C'est de l'esclavagisme moderne. Le problème, c'est qu'il n'y a aucun contrôle."

Surtout ne pas tomber malade

Depuis 2008, Gracela milite au sein de la Sedoac, une association qui regroupe des employées de maison. Longtemps isolées, les cuidadoras étrangères se sont peu à peu organisées, pour donner de la visibilité à leur métier. Un combat qui a récemment porté ses fruits, avec quelques mesures ayant amélioré le quotidien, mais les progrès sont fragiles. Graciela détaille:

Avant, on ne pouvait même pas tomber malade! Si on était dans l'incapacité de travailler pour des raisons de santé, on ne touchait rien avant le 29e jour… Et il n'y avait pas de contrat écrit. Le secteur reste très précaire. Notre principale revendication, aujourd'hui, c'est l'intégration au régime général, comme les autres travailleurs."

Autre source d'inquiétude: l'Espagne n'a toujours pas ratifié la convention 189 de l'Organisation internationale du Travail (OIT), qui vise à lutter contre l’exploitation des employés à domicile en imposant, entre autres, "des horaires de travail raisonnables". A l'heure actuelle, seuls sept pays l'ont ratifié dans le monde, dont l'Italie.

Quand elle repense à son parcours en Espagne, Graciela, qui a désormais la double nationalité, n'a qu'un seul regret: "J'aurais aimé passer un master en immigration, mais avec mon métier, c'est impossible. Cela m'aurait plu de travailler dans la coopération ou le développement." Après un bref silence, une pointe de nostalgie:

Oui, mon pays me manque, mais c'est le prix de l'immigration."

Les frères de Graciela vivent toujours en Colombie, mais elle dit ne "plus trop suivre l'actualité du pays". Cela ne l'empêche pas d'envisager, dans les deux ans, un retour "là-bas".

La SeDoAc (Servicio Domestico Activo), l'association où milite Graciela, fait partie d'un vaste réseau des femmes latinoaméricaines et caribéennes en Espagne, qui regroupe dix-neuf associations, créé en 2010 pour défendre les droits des femmes immigrées. Susana Pozo, vice-présidente de Rumiñahui, une association d'Equatoriens, très impliquée dans le réseau, explique: "Avec la crise, la situation des travailleuses immigrées a empiré, notamment pour celles, très nombreuses, qui travaillent dans l'aide à la personne."

On estime qu'aujourd'hui, il y a environ 700.000 employés de maison en Espagne, dont seulement 320.000 seraient affiliées à la Sécurité sociale. Plus de 90% sont des femmes, dont plus de 60% d'étrangères. Cette profession s'inquiète des récentes mesures d'austérité annoncées par le gouvernement, qui veut économiser 1,1 milliard d'euros sur le système d'aide aux personnes dépendantes. Susana Pozo note: "On voit de nombreuses personnes qui envisagent de revenir dans leur pays, mais elles ne le font que si elles n'ont plus aucune ressource économique, car elles ont construit toute leur vie ici, avec leur famille, leurs enfant."




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