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Médias en Europe: pourquoi les femmes sont si rarement chef?

mardi, 18 juin, 2013 - 13:30

BEST OF DE L'ÉTÉ Qui fait l'info? Trop peu de femmes! En France, en Belgique, en Pologne ou en Italie, les médias sont loin d'être, comme ils se devraient, un modèle de parité. 

[Article initialement publié le 20 juin 2013]

En mars dernier, pour la première fois, une femme a pris la tête du quotidien Le Monde. Mais la désignation de Nathalie Nougayrède reste un symbole -celui d'un pas vers une plus grande parité- peu révélateur. Car si les médias se font les justes dénonciateurs du sexisme dans le monde du travail, ils oublient souvent de s'intéresser à leur propre secteur d'activité, pourtant peu exemplaire. La grève des journalistes femmes des Echos, début juin, a servi de piqûre de rappel:

Chaque jour, aux Echos, nous sommes aussi nombreuses que les hommes à faire ce journal. Mais il n’y a de femme ni à la rédaction en chef ni à la direction de la rédaction du quotidien"

ont-elles dénoncé dans une tribune publiée sur l'Humanité.fr. Non sans raison. Un rapide coup d'oeil à l'organigramme de l'hebdomadaire est éloquent: 13 postes de direction, 13 hommes, 0 femmes.

Les Echos ne sont pas un cas isolé. Les dernières statistiques de la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels révèlent qu'au niveau national, les femmes journalistes restent moins nombreuses que les hommes -même si l'écart se réduit- (moins de 17.000 femmes pour plus de 20.000 hommes), mais elles sont sur-représentées dans les statuts les plus précaires (piges et CDD) et, à l'inverse, sous-représentées aux postes décisionnaires. Ainsi, en 2012, seules 97 femmes occupaient un poste de direction, contre 470 hommes. 

Les hommes restent aux commandes

Les choses évoluent, mais trop lentement: selon l'observatoire des métiers de la presse, le nombre de femmes journalistes dans les fonctions de direction a augmenté légèrement de 2000 à 2011, mais encore 27% seulement d'entre elles occupent le poste convoité de directrice de la rédaction. 

La présence des femmes dans les rédactions et à l'écran a réellement progressé en France, ce qui est essentiel en terme de modèle de socialisation donné aux jeunes filles, mais l'accès à des postes de responsabilité, où se dessinent les politiques éditoriales, reste difficile"

constate Divina Frau-Meigs, sociologue des médias, chercheuse et professeure à l'Université Sorbonne Nouvelle (Paris 3). Comment expliquer ce plafond de verre, alors que la féminisation de la profession augmente?

Ce sont encore les femmes, en majorité, qui prennent en charge l'accompagnement des enfants en bas-âge. A 35 ans environ, période de promotion importante, les femmes journalistes sont donc moins disponibles que leurs collègues masculins: les postes de direction leur échappent. Ce décalage dans les temps de carrière plombe l'avancée des femmes."

Autre explication: l'économie, la finance, les grands reportages sur le terrain restent des prés carrés masculins. Or ce sont ces secteurs, relève Divina Frau-Meigs, qui favorisent les promotions (effet de starisation du reporter de guerre par exemple). Pour permettre une plus grande parité, un des leviers pourrait être "la mise en place d'un managment plus juste, qui prenne en compte le décalage des carrières hommes-femmes". Faire évoluer les mentalités et les choix d'orientation passe aussi par l'éducation, qui doit favoriser, plus qu'aujourd'hui, l'accès des femmes aux secteurs économiques et techniques. 

D'autres solutions sont peut-être à trouver dans des initiatives outre-Rhin: l'an dernier, une pétition était lancée par des journalistes allemandes pour demander un quota de 30% de femmes dans les postes à responsabilités. Mais pour l'heure, elle n'a pas abouti. Et le récent rejet par le Bundestag du projet de loi du SPD, des Verts et du Conseil fédéral, visant à instaurer un quota légal de femmes au sein des entreprises privées, ne présage pas d'une évolution prochaine. 

La ségrégation homme-femme du marché du travail n'est bien sûr pas propre aux médias. Mais elle prend dans ce secteur un enjeu particulier, car la visibilité médiatique a "un effet d'entraînement" sur les autres secteurs d'activité. Par leur capacité à influer sur l'ensemble de la société, les médias ont donc un rôle pionnier à jouer dans l'évolution des mentalités.

D'autant que le sujet dépasse largement les frontières françaises. Plus jeune, plus précaire, minoritaire aux postes de décision: ces marques du journalisme au féminin se retrouvent dans des proportions proches en Belgique, et de façon plus accentuée encore en Italie.

Belgique: peut mieux faire!

En Belgique, 7 journalistes sur 10 sont des hommes, tant pour la partie francophone que néerlandophone du pays. Ce qui explique sans doute pourquoi seules 28% des personnes interrogées dans les médias belges sont des femmes!

Comme en France, les journalistes femmes sont également beaucoup plus jeunes: 40 ans pour les femmes contre 47 pour les hommes. Par contre, les moins de 30 ans sont des femmes à 21,10% et des hommes à 10,1%. On assiste à une féminisation très lente de la profession: depuis 2004, un peu plus de la moitié des jeunes entrant dans la carrière sont des femmes.

La répartition homme/femme varie aussi selon les secteurs. Ainsi, la presse quotidienne est la plus masculine avec 25,2 % de femmes journalistes, tandis qu'elles comptent pour 35,9 % à la télévision et pour 36,5 % dans les hebdomadaires. En Flandre, c'est en radio qu'on trouve le plus grand nombre de femmes: 46 %.

Retrouve-t-on des femmes en haut de la hiérarchie? Oui, mais aux postes de direction ou de chefs de rédaction, 74,3% sont des hommes et 25,7% des femmes. Peut mieux faire… Pourtant, vue d'Italie, la situation des journalistes belges paraît très enviable.

Italie: où sont les femmes?

Où sont les femmes dans la presse italienne? La réponse fait froid dans le dos: quasiment nul part. Selon une enquête effectuée par l’institut de recherches Censis, seulement trois femmes ont un poste de directrice dans les 119 médias italiens, toutes catégories confondues.

119 médias italiens et seulement 3 femmes directrices

Toujours selon cet institut, 53% de la masse salariale féminine globale employée par la télévision n’apparait pas sur les petits écrans réservés aux messieurs. 43% d’entre elles sont cantonnés à des secteurs qualifiés de frivoles, c'est-à-dire la sexualité, la mode, les spectacles et la beauté. Seulement un petit 2% réussit à s’introduire dans le domaine de la politique, de l’économie et de la société.

Dans le secteur de la presse quotidienne, la direction des grands journaux comme il Corriere della Sera, La Repubblica, il Sole 24 Ore, La Stampa, Il Messaggero par exemple, sont confiés à des hommes, encore considérés comme des valeurs sûres.

Seule exception: le quotidien communiste Il Manifesto qui a quasiment disparu du panorama éditorial pour des questions de mauvaise gestion économique et journalistique. Du coté des hebdomadaires, là encore, mauvaise nouvelle: une seule dame a réussit à briser le mur de la masculinité directoriale.

En Pologne, le cliché de la potiche a vécu

En Pologne, une partie du pays est encore engoncée dans des cadres sexistes. Mais dans les médias, qui ont redécouvert leur liberté après 1989, les femmes se sont fait une place. Parfois en temps que rédactrice en chef, vice-rédactrice en chef ou chef de rubrique prestigieuse. Elles restent cependant minoritaires: d'après une étude de février 2013, 32% des journalistes sont des femmes. A la télé, la proportion monte à 50%. Des progrès restent à faire mais le cliché de la potiche a vécu. Certaines journalistes femmes sur le petit écran, dans la presse ou à la radio, ont créé les standards du métier.

Parmi elles, un personnage étonnant, à rebours de nombreux stéréotypes: Martyna Wojciechowska, sex-symbol du début des années 2000. Des airs de garçon manqué et une passion parmi d'autres: le Paris-Dakar. La journaliste a su s'échapper du rôle de faire-valoir qui lui avait été assigné pour devenir rédactrice en chef d'une télé dédiée… aux engins motorisés, avant de présenter la première édition du Big Brother polonais. Elle est aujourd'hui rédactrice en chef du National Géographique local… Les trajectoires personnelles échappent parfois aux statistiques.




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