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Espionnage: « Les USA se transforment en Etat policier »

mardi, 2 juillet, 2013 - 14:10

Les révélations sur l'espionnage américain ont provoqué un concert d'indignations en Europe. Réelles ou feintes? Pour Eric Denécé, directeur du centre français de recherche sur le renseignement, "on se trompe de combat". La mise sous écoute de la société "transformerait peu à peu Washington en régime policier".

Tous contre Washington: les dernières révélations du Guardian et du Spiegel sur l'espionnage généralisé mené par les Etats-Unis ont suscité la colère des Européens.

En France, de Jean-Luc Mélenchon à Marine le Pen, en passant par Europe Ecologie-Les Verts et jusqu'à François Hollande, les condamnations ont été quasi unanimes. On a même vu François Fillon donner raison au chef de l'Etat: " Je soutiens François Hollande. Un allié n'espionne pas un allié, un ami n'espionne pas ses amis"… Fleur Pellerin, ministre de l'économie numérique, a bien tenté de relativiser l'affaire, mais sa voix, contredite par les déclarations du Président le jour même, est restée peu audible. 

Au niveau communautaire et chez nos voisins allemands, même kyrielle de protestations ou presque: le président du Parlement européen, Marin Schultz, évoquait un "coup terrible", la ministre de la justice allemande un climat de "guerre froide".

Des "Reproches infondés"

Pourtant, "le phénomène est loin d'être une nouveauté, il existe depuis les années 40", martelle Eric Denécé. Le directeur du centre français de recherche sur le renseignement cite à titre d'exemple "l'affaire Airbus de 1994" (où les Français se sont fait doubler par les services américains, ndlr) et l'espionnage américain de la France pendant la guerre en Irak en 2003.

"L'espionnage des institutions européennes est difficile à quantifier, mais il s'accroit. Pour autant cela n'induit pas un changement de nature" observe Eric Denécé.

Les reproches des Européens à Washington sont infondés: tout le monde espionne, ceux qui ont le plus de moyens espionnent plus que les autres. On ne peut pas en empêcher les Américains! Déjà parce que, à moins d'une nouvelle fuite -et elles sont rares-, nous n'avons pas la possibilité de contrôler une éventuelle promesse de non-espionnage." 

Les responsables politiques européens feignent-ils l'étonnement et l'indignation…? Difficile de croire à une "surprise" sincère de la part de la classe politique française, quand depuis 2005, des circulaires du Secrétariat général de la défense nationale interdisent l'usage de BlackBerry dans les ministères, à Matignon et à l'Elysée: les données traitées par ces téléphones transitent par des serveurs situés aux Etat-Unis et en Grande-Bretagne et sont potentiellement interceptées par la National Security Agency.

Dès lors, comment expliquer ce déferlement de réactions? "L'ampleur médiatique" des révélations d'Edward Snowden aurait poussé les politiques à s'exprimer, propose Eric Denécé, dénonçant au passage "l'absence de suivi historique" du traitement de l'information.

On pourrait aussi y voir l'expression de "la poussée d'un antiaméricanisme", analyse-t-il. François Hollande, jouant la carte du courroux et de la fermeté, réactiverait sa position d'avocat de l'indépendance de la France face aux Etats-Unis dans un contexte de négociations commerciales et de défense de l'exception culturelle.

Dérive autoritaire des Etats-Unis

Pour Eric Denécé, l'espionnage des institutions européennes n'est donc ni un scoop, ni un acte condamnable. L'enjeu des fuites d'Edward Snowden est ailleurs:

  • D'une part, dévoiler "ce qui est nouveau: la mise sous écoute de la société américaine. Washington se transforme peu à peu en régime policier. Les Etats-Unis justifient cette évolution sur le plan national par des dispositifs législatifs, mais cela reste immoral, et contraire au droit international. La première puissance mondiale n'est plus la première démocratie".

"Washington a tout intérêt à ce que l'attention se concentre sur les écoutes des Etats Européens, quand le vrai scandale est la dérive autoritaire qui s'observe sur le territoire américain", affirme encore le directeur du centre français de recherche sur le renseignement.

  • D'autre part, ces révélations mettent l'accent sur la faiblesse de la défense et du renseignement européens. "Dans toute l'Europe, en Espagne, en Italie, en France….mis à part en Angleterre, il n'y a pas de culture de la sécurité, les politiques s'en contrefichent. Les moyens du renseignement sont infiniment plus faibles qu'aux Etats-Unis, donc on se concentre sur la menace terroriste, on se polarise sur la question de sécurité et de défense: les djihadistes au Pakistan, la Côte d'Ivoire, la menace irannienne…Or les USA sont de plus en plus un adversaire économique".

A l'opposé de nombreux constats alarmistes ou de réactions demandant la suspension des négociations avec les Etats-Unis, Eric Denécé ne croit pas à un impact durable des révélations d'Edward Snowden, ni au sein de l'Europe, entre le Royaume-Uni et ses partenaires, ni sur les relations transatlantiques. 




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