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Dimitri, néo-apiculteur d’Alonissos

vendredi, 12 juillet, 2013 - 08:40

Dimitri a quitté Athènes pour le paradis. Cet ancien cadre sup' est désormais apiculteur bio dans l'île d'Alonissos, en mer Egée. Le jeune sexagénaire a retrouvé les gestes appris par son père, le bonheur et la sérénité. Deuxième portrait de notre série sur les néo-ruraux européens, après celui Tanguy, ancien cadre humanitaire, reconverti dans la boulangerie artisanale.

[Article initialement publié le 12 juillet 2013]

De son champ d’oliviers surplombant la baie translucide d’Alonissos, la plus petite des Sporades, Dimitri scrute la route. Il est inquiet. ll attend ses nouvelles abeilles. Les ruches sont prêtes pour les recevoir. C’est maintenant qu’il doit les installer. Après il sera trop tard, la saison sera ratée. Son fournisseur, un vieil apiculteur de l'île voisine Skopelos, du même archipel des Sporades, lui avait promis de livrer les essaims depuis plus d’une semaine. "Mais on est en Grèce", soupire le jeune sexagénaire.

Malgré la crise, malgré le besoin criant d’argent, les mauvaises habitudes n’ont pas toutes disparu. Je n’arrive pas à m’habituer à ce laisser-aller ambiant".

Le vin ? Un sacerdoce

Et pourtant, cet ancien haut cadre d’assurances en a vu d’autres depuis sa reconversion en néo-rural de choc. Décision prise avant la crise et bien confortée depuis. Dans un premier temps, il a retapé et construit de belles demeures, meublées dans un style traditionnel, mais avec tout le confort, pour une activité de location haut de gamme. Il faut dire que la beauté de l’île, à l’environnement très préservé, est à couper le souffle. Mais ces dernières années, cette activité bat un peu de l’aile. Alors, Dimitri s’est rabattu sur l’agriculture.

Il aurait voulu faire renaître les ceps ancestraux, pour produire ce vin blanc si célèbre en son temps, que le roi venait chercher en frégate pour l’introniser "vin du Palais". Mais, il s’est très vite aperçu de la véracité du proverbe "Le vigneron dort dans sa vigne". Sarcler, désherber, élaguer, … Le travail est incessant. Un trop grand sacerdoce pour lui.

Les chèvres mangent la récolte du néo-agriculteur
La première année, les biquettes dévorent sa récolte (Effy Tselikas)

Il a rêvé ensuite de ressusciter les amanderaies de son enfance, avec cette forme méditerranéenne oblongue si caractéristique, qui a donné l’expression des yeux en amande. Mais les amandes rondes de Californie ont tout balayé sur leur passage depuis. Il s’est tourné alors vers les arbres plus classiques: pistachiers, figuiers, mais surtout 80 pieds d’oliviers. Là, au début, ce sont les chèvres qui lui ont mangé la récolte. Depuis il a appris. Il les protège, il les surveille, surtout contre la mouche-parasite. Il a installé un à un ces fils de fer collants attrape-mouches, sur chaque branche.

Essaims d'abeilles labellisés bio

Car c’est le défi de Dimitri, tout faire en respectant la nature. Donc retrouver le savoir-faire traditionnel et n’utiliser que des substances naturelles pour une production véritablement écologique.

C’est pour cela qu’il a commandé ces abeilles-là, issues d’essaims labellisés biologiques. Et pas d’autres. Pour faire un vrai miel de qualité, au parfum de thym, d’origan et d’agrumes. Pas comme ce que font beaucoup d’autres, qui se sont lancés dans cette production en voulant gagner le plus possible et le plus vite possible. Quitte à déposer des plats gorgés de glucose synthétique juste devant la ruche pour que les abeilles n’aient même pas à aller jusqu’aux fleurs. Quand ce n’est pas du miel de Bulgarie revendu avec une marge plus que confortable et sans aucun travail.

Dimitri, lui, a pris à cœur son nouveau métier. Et pas par hasard. Des souvenirs enfouis ont ressurgi. Quand son père, un militant communiste longtemps emprisonné est revenu d’exil dans les années 60, il a dû se reconvertir car la fonction publique lui était interdite.

Alonyssos, l'île où le néo-rural s'est installé pour son changement de carrière
Paysage de l'île d'Alonissos, en mer Egée (Effy Tselikas)

Il se revoit, jeune adolescent, renouant le dialogue avec ce père quasi-inconnu, dans les mêmes gestes qu’il refait aujourd’hui: équipé de sa blouse et d'un masque lui protégeant le visage, enfumer la ruche, extraire les cadres, enlever les opercules de cire qui ferment les alvéoles avec un couteau spécial, mettre les cadres dans un extracteur tourné à la manivelle à main pour projeter le miel contre les parois, récupérer le miel dans un maturateur pour le nettoyer de ses impuretés et faire remonter à la surface les petits morceaux de cire.

Si pas de miel cette année, l'huile d'olive prendra le relais

Cela ne s’arrête jamais. Même en hiver, période de sommeil des abeilles, il faut entretenir les ruches et s’assurer que chacune d'elles est pourvue d’une reine en bonne santé. C’est un vrai dialogue qu’il entretient avec elles, fasciné par leur organisation sociale: la reine-mère, les nourrices, les femmes de ménage, les ouvrières butineuses,… Jusqu’à même en devenir foldingue:

Plus je m’en occupe, plus je reconnais une abeille d’une autre".

Pour faire cela sérieusement, il a parlé avec des anciens, il a beaucoup lu, il a même suivi un cours spécialisé à l’Université de Thessalonique. Et se branche tous les jours sur le site grec de référence: melissokomos.gr.

Si les nouvelles abeilles n’arrivent pas, cette année il n’aura que sa production d’huile. Il ramassera ses olives cet hiver, à l’aide de son ami albanais, un des seuls immigrés qui n'est pas reparti au pays avec la crise. Il les amènera à la coopérative. Pendant que le pressoir travaillera, il s’assiéra avec les autres villageois autour d’un raki et de quelques olives et repartira avec ses bidons de belle huile "vierge extra vierge première pression à froid", couleur vieil or.

Les oliviers, prêts pour une récolte d'huile extra-vierge de première qualité
Dimitri et ses oliviers (Effy Tselikas)

C’est ce moment-là qu’il attend, cet instant magique où il sait qu’il a fait le bon choix, en s’ancrant dans la terre. Il se souviendra toujours du jour où son tracteur, happé par la grue du bateau, a débarqué sur le quai. Toute l’île était là pour l’accueillir. C’était maintenant l’un des leurs. Athènes désormais lointaine, il a retrouvé ses racines.

Même s’il reste "le type aux idées bizarres" qui travaille tout seul mais veut que tous les apiculteurs de l’île s’unissent dans un label qualité, et qui, tout en reprenant le savoir-faire d’antan, fait sur Internet une promotion planétaire du nectar des abeilles d’Alonissos.




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