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Les liaisons dangereuses de l’Italie avec le dictateur kazakh

lundi, 15 juillet, 2013 - 11:24

L’Italie a arrêté et expulsé la femme et la fille de Mukhtar Ablyazov, opposant au président du Kazakhstan. L'opération apparaît comme un cadeau des services secrets transalpins au dictateur Nazarbayev. Car Rome est cliente du gaz et du pétrole kazakh. L'affaire, digne d’un roman d’espionnage, embarrasse désormais le gouvernement italien. Récit

C’était le dernier jour du mois de mai. Il est minuit. Le quartier résidentiel de Casal Palocco, situé à une quinzaine de kilomètres de la mer, au sud de la capitale italienne, est plongé dans le silence. Dans une villa avec piscine protégée des regards indiscrets par des grands arbres, la famille Ablyazov dort. Dans une pièce, Alma Ablyazov et sa fille âgée de six ans. Dans une autre, sa sœur et son beau-frère. Dans d’autres, les aides ménagères.

Mukhtar Ablyazov n'est pas là, les services secrets embarquent sa femme

La nuit sera finalement courte. Une cinquantaine d’hommes de la Digos, les services secrets italiens, armés et tout de noir vêtus, encerclent la villa. "Nous dormions lorsque j’ai entendu du bruit, des coups de barre de fer contre les fenêtres et les portes", raconte aujourd’hui Alma Ablyazov dans un mémoire remis à ses avocats.

Une trentaine d’entre eux font irruption dans la villa, les autres, dehors, surveillent le jardin. "Ils avaient l’air violents, l’un d’eux m’a menacé avec son arme et m’a demandé mes papiers", se souvient Alma. Dans un anglais approximatif, entrecoupé d’italien, l’homme lui demande de décliner son identité et lui montre une photographie:

J’ai compris qu’ils cherchaient mon mari"

Le mari de cette femme aux yeux en amande, c’est Mukhtar Ablyazov, l’ancien ministre de l’Energie et de l’industrie du dictateur Noursoultan Nazarbayev. Devenu l’un des plus importants opposants au président kazakh, Mukhtar Ablyazov s’est réfugié au Royaume-Uni, où il a obtenu avec sa famille le statut de réfugié politique. Cette nuit-là, il n’est pas là. Pour se protéger, Alma Ablyazov exhibe un passeport prouvant la nationalité centre-africaine qu’elle a obtenue depuis peu, pour des raisons de sécurité. Pour l’agent, ce document est un faux. 

Pute russe"

crache l’homme en agitant le passeport. Accusée de détention de faux passeport, traitée comme une clandestine, Alma Ablyazov est embarquée avec son beau-frère, passé à tabac entre-temps. Elle sera enfermée dans un centre de détention provisoire et ne pourra ni boire ni manger pendant quinze heures de suite. On lui interdira aussi de voir un avocat.

Juge réveillé au petit matin et avion prêt à décoller

Au petit matin, les services secrets réveillent un juge et lui demande de valider l’ordre d’expulsion. Puis, ils retournent à Casal Palocco et embarque la fille d’Alma. La jeune femme et sa fille sont acheminées dans une voiture vers l’aéroport où les attend un jet privé autrichien. Le pilote a été averti à cinq heures du matin qu’il devrait rester sur la piste de décollage et être prêt à décoller rapidement.

Dans l’avion, deux diplomates kazakhs attendent. L’avion prend son vol, direction le Kazakhstan. Mission accomplie: les services secrets italiens ont fait le sale boulot pour le compte du dictateur Nazarbayev.

Depuis, un mois a passé et l’affaire a pris une mauvaise tournure pour le gouvernement italien, qui a déjà du se défendre devant le parlement.

Plusieurs questions lui ont été soumises. Qui a autorisé le raid dans la villa? Qui a mobilisé les services secrets? Le numéro deux du gouvernement, ministre de l’Intérieur et représentant de Silvio Berlusconi au sein de l’exécutif d’unité nationale, ou bien la ministre des Affaires étrangères, la radicale Emma Bonino? "Je ne sais rien mais des têtes vont tomber", jure le premier, Angelino Alfano. "Cette histoire doit être tirée au clair", répond Emma Bonino, la seconde.

Annulation de l'ordre d'expulsion

Selon la presse italienne, les diplomates kazakhs en poste à Rome auraient sollicité à plusieurs reprises le ministère de l’Intérieur. Selon le quotidien milanais Il Corriere della Sera, l’ambassadeur kazakh aurait demandé l’intervention du ministère le 27 mai dernier pour obtenir l’arrestation d’un "homme dangereux, armé et recherché par le Kazakhstan". Le diplomate est mis en relation avec le département de la sécurité intérieure. Le raid est autorisé quelques heures plus tard.

L’Italie a des intérêts économiques au Kazakhstan à travers l’Eni, la société nationale italienne des hydrocarbures. Aurait-elle mis les mains dans le goudron pour préserver ses affaires dans cet Etat riche en gaz et en pétrole? La question est légitime. La semaine dernière, le gouvernement, qui a ordonné une enquête, a commencé par annuler l’ordre d’expulsion. Une demande formelle de rapatriement a été faite aux autorités du Kazakhstan.

L’annulation de l’ordre d’expulsion est une victoire importante. Maintenant la partie se joue coté kazakh et là, cela ne va pas être facile",

confie un avocat qui s’occupe des intérêts de la famille Ablyazov.

Monnaie d'échange

Depuis son expulsion, Alma Ablyazov est en résidence surveillée et le chef de l’Etat, Noursoultan Nazarbayev, n’a pas l’intention de lâcher ce qu’il considère comme une monnaie d’échange pour récupérer son dissident, accusé d’avoir détourné 5 milliards de dollars de la banque qu’il dirigeait, la BTA.

En Italie, l’affaire risque bien de prendre encore de l’ampleur. Le Tribunal de Rome, saisi par les avocats de la famille Ablyazov, se réunira pour une première audience le 25 juillet prochain. D’ici là, les ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères et le département de la sécurité intérieure devront s’expliquer sur les contacts avec les diplomates kazakhs. Et surtout, trouver le fonctionnaire qui a signé l’ordre d'expulsion.




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