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Gustavo Montes: portrait d’un prof espagnol en colère

mercredi, 17 juillet, 2013 - 10:04

Economiser 3 milliards d'euros par an dans l'éducation: c'est le pari de l'austérité lancé par le gouverment Rajoy. Les coupes sèches n'épargnent ni les étudiants ni le corps enseignant espagnols. Pour myeurop, Gustavo Montes, prof d'université, partage ses coups de gueule et ses batailles. 

"Il y a des élèves qui sont obligés d'arrêter leurs études car ils ne peuvent plus payer leur inscription." Attablé dans un café madrilène, Gustavo Montes, dramaturge et professeur à la fac depuis six ans, décrit la lente dégradation d'un système.

La politique éducative de ce gouvernement est désastreuse,

tranche cet ancien journaliste, âgé de 45 ans. Il enseigne la communication audiovisuelle dans un centre universitaire à Aranjuez, dans la banlieue de la capitale espagnole. Le constat est implacable:

Aujourd'hui, beaucoup d'universitaires espagnols, quand ils terminent leur cursus, s'en vont. Il y a des ingénieurs, des architectes, des médecins… Cela enrichit d'autres pays."

En 2012, le gouvernement de Mariano Rajoy, lancé dans une cure d'austérité drastique, a annoncé sa volonté d’économiser trois milliards d’euros par an dans l’éducation. Les régions, en charge des budgets scolaires, ont dû appliquer la saignée.

30.000 étudiants démunis menacés de radiation

Entre les mesures d'austérité et les hausses des frais d'inscriptions, les campus ibériques ont connu une année agitée. En moyenne, les élèves paient désormais jusqu'à 540 euros supplémentaires pour entrer à la fac. Dans un pays où le salaire minimum s'élève à 645 euros, ces augmentations salées, pouvant aller jusqu'à 50% dans certains cas, ont mis le feu aux poudres. Et les manifestations se sont intensifiées.

Avec toutes ces coupes, il y a des restrictions, explique Gustavo. Les universités se voient affectées dans leur fonctionnement, que ce soit au niveau des professeurs, avec des contrats qui ne sont pas renouvelés, mais aussi des étudiants. Pour économiser, certains d'entre eux vont devoir s'inscrire à moins de matières. Mais au lieu de terminer leurs études en 4 ou 5 ans, ils le feront en 7 ou 8 ans."

Selon un calcul du quotidien El Pais, environ 30.000 étudiants, n'ayant pas pu payer leur inscription, seraient menacés de radiation. Plus récemment, le projet de durcissement des conditions pour obtenir une bourse a suscité une énorme polémique.

 


Gustavo, professeur de communication audiovisuelle,
dans son bureau du Centre d'enseignement supérieur Felipe II.

Pour Gustavo, les dernières semaines ont été éprouvantes. Début mai, à quelques jours des examens, il apprend l'existence d'un projet de fermeture, dès la rentrée 2013, du Centre d'enseignement supérieur Felipe II, où il travaille depuis six ans, qui emploie 200 professeurs et accueille 2000 élèves. Un centre qui dépend de la Complutense, l'une des plus anciennes universités d'Europe, plombée par les dettes.

Les élèves et les enseignants se sont aussitôt organisés, pour manifester contre ce projet",

se souvient-il. Une mobilisation qui semble avoir porté ses fruits, puisque le centre effectuera bien sa rentrée en septembre. Mais les incertitudes demeurent.

"Le matériel n'est pas remplacé: on bricole"

Au fil du temps, Gustavo a vu ses conditions de travail se détériorer:

On ne peut même plus distribuer des photocopies, car elles ont un coût. Je diffuse les documents sur un écran, en classe, ou je mets un PDF sur le site de l'université. Les étudiants doivent ensuite l'imprimer à la maison. Certains le font, d'autres non. Il y a même des professeurs qui paient les photocopies de leur poche"

Au quotidien, les conséquences des coupes budgétaires peuvent prendre des formes diverses. L'universitaire raconte: "A Madrid, dans les centres de la Complutense, il y a aussi des économies faites sur le chauffage ou la climatisation. Hier, par exemple, dans le bureau que je partage avec d'autres professeurs, il y avait une chaleur inimaginable."

Autant de contrariétés quotidiennes qui se sont multipliées, ces dernières années, dans les écoles ou les universités espagnoles. Gustavo insiste:

Quand un ordinateur est défectueux, on préfère bricoler au lieu d'en racheter un nouveau, ce qu'on faisait auparavant. C'est la même chose pour les caméras, qui sont importantes dans notre travail, puisque nous enseignons la communication audiovisuelle. Certains professeurs consacrent du temps pour réparer les caméras en panne, ou s'ingénient, par exemple, à fabriquer de matière artisanale un pied de micro girafe, etc. Le matériel n'est pas remplacé. Sur ce plan-là, comme pour les infrastructures, l'université espagnole n'investit absolument plus rien".

La situation du monde de la culture, que Gustavo connaît bien grâce à ses activités de dramaturge, n'est guère plus reluisante: "C'est très dur aujourd'hui d'obtenir des subventions pour produire des films ou monter des pièces de théâtre. Les bourses d'aides aux créateurs pour aller se former à l'étranger ont été supprimées. Et le gouvernement a augmenté la TVA culturelle, ce qui fait baisser le nombre d'entrées".

Le pari de la débrouille

Père d'un garçon de 8 ans et d'une fille de 25 ans, qui achève un master de photographie, comment imagine-t-il l'avenir de ses deux enfants en Espagne, alors que le chômage a dépassé les 57% chez les jeunes?

Je suis un optimiste invétéré, réplique-t-il en souriant. Mes enfants, j'essaie de les éduquer pour qu'ils soient indépendants et qu'ils puissent se débrouiller".

De son côté, une expérience à l'étranger pourrait le tenter, dans un pays francophone de préférence. Mais il ne l'envisage que ponctuelle, car sa vie et ses amis sont en Espagne. Il s'esclaffe :

"Il faudrait d'abord que je travaille mon français!"




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