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Bucarest: le nouveau Berlin?

mardi, 18 juin, 2013 - 16:48

BEST OF DE L'ÉTÉ Squats d'artistes et bars ambiancés, nuits blanches et bière pas chère: bienvenus à Bucarest. La capitale roumaine fait son coming out festif et culturel, malgré la crise. Reportage nocturne de notre correspondante, Ilione Schultz. 

[Article initialement publié le 21 juin 2013]
En 2007, la Roumanie intégrait la grande famille des "27". Sa capitale semblait alors coincée dans les années 90. Un peu comme une petite fille qui se rêve en "Gossip Girl" alors qu'elle traîne encore ses couettes, son jean taille haute et ses baskets à scratchs. Six ans après, la gamine est devenue une ado: vibrante, changeante, dynamique, rebelle…elle prend un sérieux air de Berlin. Berlin, ou le temple européen de la contre-culture et de l'électro, réputée pour ses nuits qui nʼen finissent pas.

Mais alors que les squats ferment petit à petit dans la capitale allemande, les premiers ouvrent à Bucarest. Lʼan passé, un classement établi par le site Slate.fr plaçait la capitale roumaine au 2ème rang des villes les plus «cools» en Europe, loin devant Berlin! Que se passe-t-il donc à Bucarest?

Pour prendre le pouls de la ville, direction le centre historique. Toutes les rues et bâtiments, ou presque, sont rénovés, les façades repeintes. Presque, car il y a quelques semaines encore, un immeuble sʼest effondré en plein après-midi. La réhabilitation du centre ville, trop vétuste, avait été décidée conjointement en 2003 par la municipalité de Bucarest et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Les rues sont progressivement devenues piétonnes à partir de 2008, date du début des travaux.

Ce soir, le centre est noir de monde. Ces deux dernières années, une vingtaine de nouveaux bars, restaurants ou clubs ont ouvert. Cʼest beaucoup pour un quartier à peine plus grand que le Marais à Paris.

La nuit, Bucarest bouillonne

A Bucarest comme à Berlin, le choix est large une fois la nuit tombée. A la "Bicicleta", les chaises sont en forme de selle, les guidons servent dʼaccoudoirs, les tables sont agrémentées de pédaliers…Un peu plus loin, cʼest la "Papiota" et sa déco vintage autour de la thématique couture.

Cette nostalgie, on la retrouve à "lʼAtelier Mécanique", version masculine de la "Papiota": mobilier industriel, pièces de moteurs patinées, vieilles plaques publicitaires… Le lieu est devenu en quelques mois lʼun des rendez-vous les plus branchés de la capitale. 

Corvin Cristian est à l’origine d’une petite dizaine de ces nouveaux spots très en vogue dans le centre-ville. A "l’Atelier mécanique", il a voulu rendre un hommage décalé au passé industriel de la période communiste:

Dans les endroits que je crée, on retrouve ce qui fait selon moi la particularité roumaine: la créativité dans le provisoire et lʼhumour. Je me moque souvent du passé, des traditions, comme ici avec le communisme."

Des survivances du communisme rappellant les Berlinois «nostalgiques» qui se plaisent à faire revivre la RDA.

Tous ces endroits cools attirent bien sûr les Bucarestois, mais aussi les étrangers en quête dʼauthenticité. A "lʼExpirat", lʼun de ces nombreux clubs en sous-sol, Federico, un Italien de 23 ans, en Erasmus ici depuis 6 mois, sʼéclate. Pour lui, Bucarest est de loin la meilleure ville dʼEurope pour faire la fête:

Les clubs sont pour la plupart ouverts jusquʼ à 6 ou 7 heures du matin. Et puis je fais toujours plein de rencontres. Les gens sont très ouverts ici et tous les Roumains parlent bien lʼanglais!"

Mancy, une Française, est tout aussi enthousiaste: "Ici quand tu sors, tʼ as pas besoin de te préoccuper de comment tu es habillé, de combien il y a de filles ou de garçons. Tu peux rentrer partout!".

Sans oublier le prix de la pinte: 2,50 euros en moyenne. Pour la programmation musicale, là encore, Bucarest talonne Berlin. Ioana, journaliste pour le magazine Vice.ro, le constate :

Lʼelectro nʼest pas aussi développée quʼà Berlin, mais en terme dʼintensité des soirées, Bucarest rejoint largement la capitale allemande et la dépasse même…Plusieurs artistes sont venus jouer ici et ont fait la comparaison avec lʼambiance de Berlin dans les années 90."

Pour la journaliste, cela vient du fait que les jeunes se rattrapent après des décennies de communisme, et quʼils voyagent. La musique électro nʼest arrivée que dans les années 2000. Dʼoù ce dynamisme aujourdʼhui:

Chaque weekend, tu as le choix entre une vingtaine de soirées, on a aussi de gros festivals comme le Sunwaves, et de plus en plus de Dj reconnus, comme ceux du label Localrec.ro , Cosmin TRG, Rhadoo, Pedro, ou encore Raresh, qui jouent souvent au Rex Club à Paris par exemple".

A Bucarest, rock is loin dʼêtre dead. Punk, heavy, alternatif… il y en a pour tous les goûts.

Hubs culturels et social

Tout comme Berlin, et bien plus que Paris, Bucarest ne dort jamais. Sur le plan culturel aussi, la capitale roumaine est plus que jamais éveillée.

Exemple au "Carol 53", lieu dʼun nouveau genre. Une sorte de squat, accepté par le propriétaire. Cʼest une immense maison bourgeoise du début du XXème siècle abandonnée et occupée par des Roms, comme des centaines de maisons dans la capitale. Beaucoup ont été confisquées par les communistes; certaines n'ont pas été restituées à leurs propriétaires.

Lʼéquipe du "Carol53" -une dizaine de personnes, architectes, ingénieurs et autres- vit ici. Ils ont décidé de sauver cette maison, et dʼen faire une sorte de hub culturel. Les travaux de rénovation ont commencé il y a un an. Au rez-de chaussée de ce château délabré, une pièce est réservée pour les répétitions de théâtre, une autre pour les projections cinéma, lectures publiques, ateliers dʼarchitecture ou conférences. Dragos est lʼun des squatteurs:

L'espace encourage les connexions entre les différentes compétences et ressources de chacun, et cʼest important pour nous que les gens du quartier, de tous milieux et de tous âges participent …Cʼest autant un hub social que culturel".

A lʼétage, cʼest la partie privée du "Carol53". Lʼéquipe y a son bureau, et un dortoir où garçons et filles sʼentassent, en attendant que chacun termine la rénovation de sa propre chambre. Au sous-sol, des artistes exposent parfois peintures, sculptures ou même de la bande dessinée, un art en plein essor en Roumanie:

On veut montrer quʼil existe une autre manière de faire, sans forcément rentrer dans le circuit mercantile et bureaucratique. Par exemple, on ne fait aucune sélection. Nʼimporte quel artiste peut venir travailler ou exposer",

explique Dragos. Le lieu se démarque de la quarantaine de galeries plus traditionnelles qu'on trouve à Bucarest.

Comment le projet est-il financé? "Grâce aux dons du public essentiellement". Le mouvement reste embryonnaire, mais les squatteurs espèrent bien ne pas en rester là.

Pour le moment, toutes ces galeries, bars ou clubs sont le fait dʼinitiatives privées. Un représentant du ministère du tourisme avait pourtant déclaré il y a quelques mois:

Bucarest doit miser sur ses atouts culturels, mais aussi et surtout sur ses bars et ses clubs, pour attirer la jeunesse européenne avec un tourisme de fête".

Fini l'amateurisme!

Mais les autorités ne parviennent pas à lancer une stratégie globale pour promouvoir la ville. Les différentes campagnes lancées en ce sens ces dernières années nʼont jamais abouti. 

En cause? La corruption, le manque dʼorganisation et de coordination des différents acteurs. Le contexte économique nʼest pas non plus favorable. Le pays est fortement touché par la crise et les restrictions budgétaires imposées par le Fonds monétaire international (FMI). Les dépenses liées au tourisme et à la culture ne sont pas la priorité.

Et pourtant, après 48 heures ici, on a le sentiment que la spontanéité et lʼaccessibilité des habitants sont toujours au rendez-vous. Mais désormais, fini lʼamateurisme: les Bucarestois semblent enfin avoir pris conscience de ce quʼils ont entre les mains. Si Berlin devait avoir un successeur, cʼest sans doute dans les caves et les sous-sols de Bucarest quʼil se prépare.


Bucarest en quelques chiffres:
Population: 1, 7 millions
Prix moyen des loyers: 300 euros pour un deux pièces.
Prix moyen des chambres dʼhôtel: 30-40 euros pour un 2/3 étoiles dans le centre.
Distance Paris-Bucarest: 2h30-3h de vol
Taxi: 0,40 euros/km


 




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