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Angelina, reine des tapas au pays de la frite

mercredi, 3 juillet, 2013 - 16:31

BEST OF DE L'ÉTÉ À 20 ans, Angelina Riestra quitte ses Asturies natales afin de rejoindre son père, parti tenter sa chance en Belgique. Un demi-siècle plus tard, la patronne du bar "Los Picos de Europa" est devenue un pilier de la culture espagnole à Bruxelles. Portrait.

[Article initialement publié le 4 juillet 2013]
Le port droit, tablier à carreaux noué sur les hanches, Angelina Riestra nous reçoit dans son bar à Bruxelles. Derrière ses lunettes, elle observe les habitués de son café. Aujourd’hui, ils sont quatre et jouent tranquillement aux cartes sous la fenêtre.

Quarante sept ans: c’est le temps qu'elle a passé derrière un comptoir. Après son arrivée en Belgique en 1964, elle a d'abord travaillé dans la taverne de son père, "La Tour Eiffel", avenue Stalingrad.

Mon père est arrivé ici afin de gagner de quoi acheter deux vaches en Asturies. Puis, il a voulu une maison à lui, au village, pour ses vacances à Ariondas. Il a très vite compris qu’il ne quitterait plus Bruxelles",

explique Angelina, partie le rejoindre deux ans plus tard.

Un autre  habitué entre dans le bar. Sans lui demander de qu'il veut, Gelina, comme on l’appelle ici, attrape un verre à whisky et lui sert un Scotch. Angelina Riestra tient aujourd'hui l'établissement avec son frère José. Tout fait penser aux Asturies et à l'Espagne: les jeux de carte, le jeu de la rana *, le sol en damiers, les multiples trophées ou les plats servis et cuisinés par la patronne.

Jeu de cartes espagnol toujours joué par les Asturiens émigrés à Bruxelles
Coupe, épée, bâton, ors: le jeu de carte espagnol "baraja".

Les années heureuses de Gelina et Gelin

En 1979, Gelina et Gelin, son mari décédé au début des années 2000, deviennent les nouveaux patrons de "Los Picos de Europa", situé à Forest, à une poignée de rues de la gare du Midi. Le bar portait déjà ce nom, qui leur convenait à merveille. Il les fait vivre. Ils habitent un appartement loué à l’étage.

C’est ici que j'ai passé les heures les plus heureuses de mon existence",

se souvient Angelina. C’est aussi dans ce café, entre la cuisine et le zinc, qu’Angelina a passé la plus grande partie de sa vie.

Depuis, beaucoup de choses ont changé:

Dans les années soixante, soixante-dix et même jusque dans les années quatre-vingts, il y avait à Bruxelles des dizaines d’équipes de bowling, toutes composées d’Asturiens qui se réunissaient dans ce bar. C’était toute une ambiance, un folklore. Il y avait aussi les soirées communistes organisées toutes les semaines à l’extérieur de Bruxelles, on s’y retrouvait tous". 

"Alors, comment vont les émigrés?"

Angelina ne se plaint pas. Elle connaît la réalité qui accable les jeunes aujourd’hui. Elle sort une pile de CV de jeunes espagnols, venus les lui déposer, à tout hasard.

La crise rabâchée sans arrêt par les médias me fait réfléchir. Elle touche de plein fouet mon pays. Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de penser que mon passé sera le futur des nouvelles générations. Comme j’ai été très heureuse ici, j’ai tendance à croire qu’il en ira de même pour eux". 

Pour Angelina les raisons économiques qui poussent les Espagnols d’aujourd’hui à s’expatrier font écho aux raisons qui poussaient les Espagnols de l’époque à immigrer en Europe.

Les premières années, quand on revenait en vacances au village, les gens et même ma propre famille nous disaient: 'alors, comment vont les émigrés?' et je souviens que ça me blessait beaucoup. Je leur répondais que nous, Espagnols comme eux, allions très bien, merci!"

Le café espagnol d'Angelina à Bruxelles
Crédit: Flora Six
Les photos jaunies épinglées sur les murs servent de support à la mémoire de la patronne: "Ce qui a aussi changé c’est le nombre de clients. Le week-end, on remplit encore toutes les tables, surtout au moment des repas, mais le reste du temps c’est plus calme."

Angelina, si elle semble parler de l’Espagne avec un certain détachement, si elle apprécie réellement sa vie au plat pays et "le formidable accueil des belges", est, dit-elle avec insistance, avant tout "fière d’être Espagnole".

Un client du bar, José, acquiesce et renchérit: "Il ne reste plus que quelques papis et mamies de la génération d’émigrés de soixante". Un habitué ajoute:

Ceux qui sont partis finir leur vie sur leur terres d’origine sont morts très rapidement, c’est pour ça qu’on reste, nous!"

Angelina n’a aucun doute sur le sujet:

Moi je n’irai jamais me faire soigner en Espagne. Les soins et la couverture sociale sont bien meilleurs ici".

Angelina, patronne indépendante

Du petit poste derrière le bar, s’élèvent les notes désuètes d’un Manolo Escobar dont la patronne connaît bien la mélodie. Elle enchaîne:

Tous les Asturiens de Bruxelles et même de Belgique se connaissent, on crée une grande famille",

La famille est très importante pour Gelina qui a un garçon et une fille. Cette dernière est partie vivre en Espagne. Angelina, elle, rentre en Asturies chaque été mais jamais à Noël. Elle a une belle maison là-bas. De l’Espagne, elle ne connaît que son hameau, la région d’Ariondas et la province de Léon. C’est tout.

Les clients du bar sont unanimes, José résume:

Nous ne connaissons que très peu de villes espagnoles. Personne ici n’a jamais mis un pied à Madrid. Quand on passe l’été en Espagne, c’est dans notre village d’origine, qu’irions-nous faire ailleurs?"

Angelina travaille tous les jours sauf le lundi. À 70 ans, c’est devenu une habitude, assure-t-elle. Pendant son temps libre, elle aime par dessus tout conduire. Elle roule, elle comptabilise les kilomètres avant de ranger sa voiture au garage. Elle vit seule et cette situation ne semble pas l’incommoder, au contraire:

Pour être franche, je suis une solitaire. J’ai beaucoup d’amis mais une fois sortie du bar, je n’en ai plus aucun et c’est très bien comme ça".

Le bar fermera ses portes dans quelques jours pour les vacances d'été. Il rouvrira comme toujours dès le début du mois de septembre. "Dans deux ans, trois au maximum, je fermerai définitivement le bar", lâche Angelina sur le ton de la confidence. D’après elle, personne ne reprendra les rênes du business familial. 

Cette année, exceptionnellement, Angelina ne passera pas l’été en Asturies. Elle restera à Bruxelles. Elle avoue que "si ce n’était pas pour cette foutue maison que j’ai là-bas je n’y retournerai plus du tout. Je n’ai plus de raison d’y aller. Ma fille qui vit toujours là-bas et qui vient de trouver du travail sait où j’habite: à Bruxelles. Elle connaît le chemin, je ne lui interdis pas de venir me voir". 

Angelina est aussi directe que sincère. Bientôt retraitée, elle compte bien faire de vieux os à Bruxelles, dans son petit appartement de Forest. Elle parle même d’acheter une nouvelle voiture pour pouvoir continuer à sillonner le béton et les chemins de traverses.


* Jeu d’adresse qui consiste à envoyer des pièces métalliques dans la gueule d’une grenouille posée sur un socle à plusieurs mètres de distance.




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